Les battements d’ailes des papillons blessés

Mar­tine GENGOUX, Ça se casse la fig­ure une libel­lule ?, Aube, 2018, 222 p., 17,90€ / ePub : 15.99 €, ISBN : 978–2‑8159–2923‑3

Dans une cité ouvrière située dans une ville basse en bord de Meuse, vivent plusieurs cabossés de la vie dans des petites maisons adja­centes à une anci­enne fab­rique à papi­er désaf­fec­tée. La par­tic­u­lar­ité : ici, il n’y a pas de bail ou de con­trat. On reste le temps néces­saire : un peu, beau­coup, toute la vie.

La fab­rique ne représen­tait plus aucune valeur marchande, et le site s’était con­sid­érable­ment dégradé. Ce qui avait fourni à Mar­cellin l’occasion de se pro­pos­er à l’entretien des bâti­ments. Il rafis­to­lait, un toit par-ci, un mur par-là. Ceux qui y séjour­naient payaient le gîte à coups de pelle et de marteau. On débar­quait à La Courette le temps de retrou­ver sa bous­sole, de rassem­bler ses billes, de con­stru­ire des pro­jets ou de pos­er son sac entre deux gares. De plus en plus, on s’y était instal­lé.

À « La Courette », on décou­vre une galerie bigar­rée de per­son­nages : une Mylène qui a fui sa mère encom­brante, une Lucile à la tig­nasse noire usée, un vieux Mar­cellin cul­ti­vant son potager, un Mat­teo secrète­ment amoureux, une Suzy dis­crète et un Fran­cis à la jambe clau­di­cante.

La quié­tude de ce micro­cosme improb­a­ble est trou­blée par la vis­ite de l’inspecteur de Bri­ard qui voudrait par­ler à Lucile de la dis­pari­tion d’une petite fille, Mol­ly, qu’elle a gardée il y a quelque temps. Le hic, c’est que Lucile a mis les voiles quand elle a appris la vis­ite de cet incon­nu avec un nom à par­tic­ule. Un brin paniquée, un brin paumée aus­si, elle part en auto-stop dans le sud de la France (« elle n’est pas encore arrivée à lire le mode d’emploi de la vie à l’endroit […] sa vie [est] ember­li­fi­cotée dans un scé­nario qu’elle ne maîtrise pas »). Quand un auto­mo­biliste lui demande où elle va, elle répond : « C’est un prob­lème de ne pas savoir ? ». Le ton est don­né.

Le lecteur va suiv­re en par­al­lèle du voy­age de Lucile la fugue de Mol­ly, qui compte les petits moments de bon­heur depuis la sépa­ra­tion de ses par­ents. D’un côté, nous décou­vrons les errances de Lucile et les rumeurs sus­citées à La Courette par sa dis­pari­tion : pour cer­tains, si elle a dis­paru sans crier gare, c’est qu’elle est coupable ; pour d’autres, elle n’enlèverait jamais une petite fille, et si oui, pourquoi ? D’un autre côté, nous suiv­ons la frag­ile Mol­ly, qui essaye de dompter ses angoiss­es avec son « truc à écras­er la peur », mais il ne fonc­tionne pas tou­jours… L’enquête est con­fiée à de Bri­ard, un con fini qui a les indices sous les yeux et ne les voit pas, un per­son­nage aux accents de Pierre Richard dans La chèvre, la mal­adresse en moins.

Nous sommes plongés dans un univers de per­son­nages au car­ac­tère bien trem­pé, pas vrai­ment mar­gin­aux, mais pas vrai­ment ancrés dans un mode de vie clas­sique, ce qui nous donne à lire quelques scènes cocass­es savoureuses.

- Ton fes­ti­val, Suzy, tu le vois com­ment ?
— Fes­ti­val… J’ai peut-être vu un peu grand. On n’aura pas le temps ni les moyens de l’organiser.
— Tiens ! Ça a un air de déjà vécu, iro­nise Fran­cis. Dif­fi­cile de se refaire, hein, ma belle ?
— Il faut par­fois affron­ter le croc­o­dile pour crois­er la sala­man­dre.
— C’est quoi ce zoo que tu nous débar­ques ?
— C’est rien, Fran­cis, je me com­prends.
— L’épreuve n’est pas sim­ple.
— Fran­cis, ne pour­rions-nous pas, pour un soir, essay­er de nous par­ler sans nous bouf­fer ?
— Si tu nous mets ça au pluriel, j’suis pas con­tre. Mais rien que pour un soir ! On ne tien­dra pas deux heures de plus.

Le deux­ième roman de Mar­tine Gen­goux (après Pas sim­ple de s’ap­pel­er Vio­lette avec un pro­fil de baobab) est assez agréable à lire, il nous con­necte à la part d’humanité com­mune qui nous relie tous et nous rap­pelle avec ten­dresse qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour men­er son exis­tence.

Séver­ine Radoux