Bernard Foccroulle, regards sur l’opéra

Bernard FOCCROULLE, Faire vivre l’opéra, un art qui donne sens au monde, Entre­tiens, Actes Sud, 2018, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑330–09625‑0 ; Louis GEISLER et Alain PERROUX (dir.), L’opéra, miroir du monde, Fes­ti­val d’Aix-en-Provence 2007–2018, 2018, Actes Sud, 176 p., 32 €, ISBN : 978–2‑330–10261‑6

À l’occasion de la sep­tan­tième édi­tion du fes­ti­val d’art lyrique d’Aix-en-Provence, un fes­ti­val que Bernard Foc­croulle dirige depuis douze ans, paraît un recueil d’entretiens au fil desquels celui qui fut aupar­a­vant le directeur du Théâtre roy­al de la Mon­naie (1992–2007), livre son regard sur l’opéra, ses devenirs, son avenir, ses enjeux actuels. Pour couron­ner sa dernière sai­son à la tête du fes­ti­val d’Aix, il dresse un bilan, une car­togra­phie de la vital­ité de l’opéra con­tem­po­rain, inter­roge sa place dans la cité, son actu­al­ité, sa capac­ité à penser les muta­tions du monde. Si, loin d’être devenu une insti­tu­tion muséale, tournée vers le passé, l’opéra affiche de nos jours une créa­tiv­ité auda­cieuse et une con­nex­ion à un monde qu’il ques­tionne, c’est, entre autres, grâce à l’engagement de directeurs ouverts non seule­ment aux grandes œuvres du réper­toire — des œuvres recréées, réin­ter­prétées par l’action con­jointe de la direc­tion musi­cale, du met­teur en scène, des inter­prètes — mais aux nou­velles créa­tions. La vie des chefs‑d’œuvre est éter­nelle, leur richesse étant gage d’une relance infinie des inter­pré­ta­tions, des visions qu’on porte sur eux. Non seule­ment, la manière de chanter, de met­tre en scène, de se rap­porter aux œuvres du réper­toire ne cesse d’évoluer, mais les lec­tures que Pierre Boulez/Patrice Chéreau, René Jacobs/Trisha Brown, Marc Minkovski/Olivier Py, Sir Simon Rattle/Stéphane Braun­schweig, Louis Langrée/Peter Sel­l­ars ont pro­duit de Janacek (Dans la mai­son des morts), Mon­tever­di (L’Orfeo), Mozart (Idoménée, roi de Crête), Wag­n­er (la Tétralo­gie, L’Anneau du Nibelung), Mozart (Zaïde), plus que de sim­ple­ment les dépous­siér­er, les ont revi­tal­isés dans des direc­tions insoupçon­nées.

Apport des choré­graphes dans la mise en espace, élar­gisse­ment du geste lyrique aux petites formes (mise en scène des lieder de Schu­bert de Win­ter­reise, spec­ta­cle Trauer­nacht autour de J. S. Bach…), l’opéra renou­velle son lan­gage, ses hori­zons, repense sa fonc­tion dans un monde glob­al­isé. Par­ti­san de dia­logues inter­cul­turels, de ren­con­tres entre la forme européenne de l’opéra et les formes « opéra­tiques » du reste du monde — nô, kabu­ki, opéra chi­nois, musique arabe, sud-améri­caine… —, soucieux de ne pas recon­duire la dom­i­na­tion de la cul­ture occi­den­tale sur les autres, con­scient des pièges à éviter, Bernard Foc­croulle met en garde con­tre les risques de stan­dard­i­s­a­tion, d’uniformisation que génère la mode actuelle du cross-over, de la world music qui brasse des clichés folk­loriques de tra­di­tions extra-occi­den­tales dont elle détru­it l’âme, la pro­fondeur. « Je vois une dif­férence rad­i­cale entre les créa­tions inter­cul­turelles et le cross-over qui est une ten­dance actuelle, une manière com­mer­ciale et super­fi­cielle d’inclure des ingré­di­ents exo­tiques ­— ce qui ne mène à rien d’autre qu’à une cul­ture con­sumériste stan­dard­is­ée ».

Né en Ital­ie au début du XVIème siè­cle, ayant renou­velé son écri­t­ure, ses formes, ayant accom­pa­g­né l’évolution des pen­sées, des men­tal­ités dans les pays européens, l’opéra con­naît aux XXème et XXIème siè­cles un suc­cès sous toutes les lat­i­tudes. Bernard Foc­croulle insiste sur les défis qu’il se doit de relever afin de demeur­er une scène où les con­sciences inter­ro­gent leur époque et pro­posent des alter­na­tives à l’état de choses. L’un de ces défis a trait à son exten­sion mon­di­al­isée, à l’inventivité dont il devra faire preuve musi­cale­ment, artis­tique­ment afin de ne pas suc­comber à la facil­ité d’un art non plus total mais glob­al, avalé dans l’industrie du spec­ta­cle.

Davan­tage qu’une fenêtre ouverte sur un monde en évo­lu­tion, l’opéra en sa mul­ti­tude de formes (opérette, comédie musi­cale, opéra-comique…) en est une des caiss­es de réso­nance, un des acteurs qui a à pren­dre à bras le corps, par la revis­i­ta­tion des mythes ou une nar­ra­tion con­tem­po­raine, les prob­lèmes et défis actuels (iné­gal­ités sociales, réchauf­fe­ment cli­ma­tique, crise migra­toire, crise envi­ron­nemen­tale…).

Sig­nalons la paru­tion simul­tanée du très beau livre illus­tré L’Opéra, miroir du monde, Fes­ti­val d’Aix-en-Provence 2007–2018 égale­ment chez Actes Sud, lequel retrace les spec­ta­cles qui ont été mon­tés sous Bernard Foc­croulle.

Véronique Bergen