Archives par étiquette : Actes Sud

Bousculades lettrées

Jacques PERRY-SALKOW et Laurence CASTELAIN, Anagrammes dans le boudoir, illustrations Stéphane Trapier, Actes Sud, 2020, 15 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-330-14088-5

perry-salkow castelain anagrammes dans le boudoirLe mot « anagrammes » vient du grec ancien anagramma, « renversement de lettres ».
Les anagrammes changent l’ordre des lettres d’un ou de plusieurs mots pour en former de nouveaux. De cette pirouette jaillit alors un sens caché, pour le plus grand plaisir des pêcheurs de perles. Avoir le feu sacré pour l’anagramme, c’est la rendre farceuse, trouver du cœur dans la douceur, cueillir les roses de la vie sous les averses de soleil et voir par-delà les nuages noirs des anges nus, le soir.
 

Par ces quelques phrases liminaires, qui offrent déjà une mise en jambe (en grasses), les auteurs posent l’ambition de l’exercice qu’ils déclinent au fil des pages dans le champ limité des relations amoureuses. Continuer la lecture

Éloge de la fiction

Les mondes possibles de Jérôme Ferrari. Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, Actes Sud et Diagonale, 2020, 176 p., 18 €, ISBN : 978-2-330-12442-7

En portant son choix sur Jérôme Ferrari, Pascaline David (co-fondatrice de la maison d’éditions namuroise Diagonale associée à Actes-Sud pour cette publication) se montre particulièrement avisée non seulement pour braquer les projecteurs « en direct » sur un auteur majeur d’aujourd’hui, mais aussi pour mettre en lumière les enjeux de la fiction romanesque et susciter en tout cas la réflexion sur les conditions de sa légitimité et sur son rôle spécifique. Durant plus d’une semaine passée en Corse -la terre natale de l’écrivain – Pascaline David l’a confronté à un questionnaire serré, méthodique et pertinent pour activer une recherche nourrie par une connaissance approfondie de son œuvre. Il apparaît au fil de la dialectique de l’écrivain et philosophe – à qui l’on doit notamment Le principe, Le sermon sur la chute de Rome (prix Goncourt 2012), Un dieu un animal, ou plus récemment Á son image (Prix du journal Le Monde et Prix Méditerranée) – que l’ouvrage constitue aussi, en filigrane de professions de foi littéraires bien marquées et assumées, un outil à mettre utilement entre les mains de tout candidat à l’écriture romanesque et à la fiction signifiante. Bien entendu, pour l’intéressé, il ne s’agit nullement de distribuer des recettes, mais surtout de faire entendre que l’écriture de ses romans est soumise à une double exigence. Elle pourrait se définir en somme par deux maîtres-mots : intégrité de la démarche et cohérence interne. Bref, écrire vrai : Je ne peux pas écrire quelque chose en quoi, d’une certaine manière, je ne crois pas. Je sais bien que c’est de la fiction, mais en même temps, il faut que j’y croie. Il faut que j’y croie parce que sinon pourquoi irais-je l’écrire ? Continuer la lecture

Les mondes-oiseaux

Vinciane DESPRET, Habiter en oiseau, Postfaces de Stéphane Durand et de Baptiste Morizot, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages. Pour une nouvelle alliance », 2019, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-330-12673-5

Comment déterritorialiser les pratiques scientifiques, sortir de l’attention exclusive à l’universel pour s’ouvrir aux récits des individualités animales ? Comment tenter de penser en oiseau et non sur eux ? Dans Habiter en oiseau, Vinciane Despret, auteur d’une œuvre décisive qui décloture les savoirs et secoue leur anthropocentrisme (Quand le loup habitera avec l’agneau, Être bête, Penser comme un rat, Au bonheur des morts….) nous livre un voyage éthologique au pays des oiseaux. Au nombre des réquisits de sa démarche : une exploration de modes d’attention négligés par les scientifiques, un éloge de la lenteur, du « ralentir », un déplacement des questions que l’on pose aux animaux observés. Écouter les chants du merle, comprendre les mondes que les oiseaux construisent, leurs rapports au territoire implique de s’attacher à des « histoires de vie d’oiseaux individuels ». Continuer la lecture

L’expérience littéraire face à la mort

Myriam WATTHEE-DELMOTTE, Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978-2-330-11804-4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a tremblé au bord du gouffre, et qui a échappé au vertige parce qu’un, puis deux, puis un grand nombre d’écrivains lui ont pris la main pour le tirer en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouverture de son dernier livre, Myriam Watthee-Delmotte nous fait la confidence du suicide d’un ami, André, dont la mort à quarante ans a provoqué le séisme intime dans lequel nous plonge la disparition des êtres chers. Ce bouleversement laisse sans voix et sans mots ceux qui, au contraire de Myriam Watthee-Delmotte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la littérature nous ouvre et dont l’auteure de Dépasser la mort nous propose ici quelques titres choisis dans sa bibliothèque. Celle qui a créé le Centre de Recherche sur l’Imaginaire à l’Université catholique de Louvain a élargi le champ du littéraire à celui de la musique : son livre nous propose un accompagnement musical sélectionné dans le catalogue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musical.

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La vie, par belle ou par laide

Un coup de cœur du Carnet

In Koli Jean BOFANE, La Belle de Casa, Actes Sud, 2018, 208 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-330-10935-6

In Koli Jean Bofane a fait une entrée remarquée en littérature. Auteur congolais vivant en Belgique, il a été salué d’emblée pour la qualité et la richesse narrative de ses textes, et son deuxième ouvrage, Congo Inc., le Testament de Bismarck (2014), a notamment reçu, parmi d’autres distinctions, le Prix des Cinq Continents.

Avec La Belle de Casa, son nouveau roman, il quitte les frontières du Congo à la suite de Sésé, un jeune en quête d’avenir qui a succombé au boniment d’un passeur lui promettant une place dans les cales d’un bateau et une arrivée en France, à Deauville ! Sauf que le passager clandestin est débarqué à Casablanca, loin des siens, avec toujours le même rêve. Nous le retrouvons alors que la police vient d’être avertie de la découverte du corps sans vie d’Ichrak, une belle jeune femme connue de tous et que les soupçons se tournent précisément vers Sésé, venu prévenir la police. La narration démarre sous la forme d’une enquête mais elle prend rapidement des allures de fresque multicolore alignant les personnages qui gravitaient autour de la belle. Sésé, nommé ainsi en hommage au défunt Mobutu, est à la pointe des combines qui permettent de harponner des Européennes oisives qui cherchent l’aventure exotique derrière leur écran. Il suffit de leur susurrer les mots attendus en y mettant un zeste de poésie et de mystère. Puis de leur parler le moment venu pour délier leur bourse et recevoir des « Western Union » qui permettent de voir la vie autrement. Avec son talent d’embobineur, Sésé a convaincu Ichrak, autre amatrice de mots qui récite des poèmes, de se prêter au jeu pour diversifier la clientèle. De quoi permettre à la belle d’avoir les moyens de payer les médicaments de sa mère que tenaille la folie. Et voici que cette collaboration prometteuse est déjà compromise. Continuer la lecture

Bernard Foccroulle, regards sur l’opéra

Bernard FOCCROULLE, Faire vivre l’opéra, un art qui donne sens au monde, Entretiens, Actes Sud, 2018, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-330-09625-0 ; Louis GEISLER et Alain PERROUX (dir.), L’opéra, miroir du monde, Festival d’Aix-en-Provence 2007-2018, 2018, Actes Sud, 176 p., 32 €, ISBN : 978-2-330-10261-6

À l’occasion de la septantième édition du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, un festival que Bernard Foccroulle dirige depuis douze ans, paraît un recueil d’entretiens au fil desquels celui qui fut auparavant le directeur du Théâtre royal de la Monnaie (1992-2007), livre son regard sur l’opéra, ses devenirs, son avenir, ses enjeux actuels. Pour couronner sa dernière saison à la tête du festival d’Aix, il dresse un bilan, une cartographie de la vitalité de l’opéra contemporain, interroge sa place dans la cité, son actualité, sa capacité à penser les mutations du monde. Si, loin d’être devenu une institution muséale, tournée vers le passé, l’opéra affiche de nos jours une créativité audacieuse et une connexion à un monde qu’il questionne, c’est, entre autres, grâce à l’engagement de directeurs ouverts non seulement aux grandes œuvres du répertoire — des œuvres recréées, réinterprétées par l’action conjointe de la direction musicale, du metteur en scène, des interprètes — mais aux nouvelles créations. La vie des chefs-d’œuvre est éternelle, leur richesse étant gage d’une relance infinie des interprétations, des visions qu’on porte sur eux. Non seulement, la manière de chanter, de mettre en scène, de se rapporter aux œuvres du répertoire ne cesse d’évoluer, mais les lectures que Pierre Boulez/Patrice Chéreau, René Jacobs/Trisha Brown, Marc Minkovski/Olivier Py, Sir Simon Rattle/Stéphane Braunschweig, Louis Langrée/Peter Sellars ont produit de Janacek (Dans la maison des morts), Monteverdi (L’Orfeo), Mozart (Idoménée, roi de Crête), Wagner (la Tétralogie, L’Anneau du Nibelung), Mozart (Zaïde), plus que de simplement les dépoussiérer, les ont revitalisés dans des directions insoupçonnées. Continuer la lecture

Henry Bauchau par lui-même

Henry BAUCHAU, Conversation avec le torrent. Journal (1954-1959), Actes Sud, 2018, 288 p., 23 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-330-09252-8

Henry Bauchau Conversations avec le torrentStendhal, Vigny, Gide, Claudel, Anaïs Nin, Kafka, Jünger…. en fonction des diaristes, le genre littéraire du journal dit intime recouvre une multitude de fonctions, de visages, de convocations du lecteur. Confession ou laboratoire littéraire en marge de l’œuvre, chronique des événements intérieurs ou/et extérieurs ou mémoires d’une vie, le Journal se présente comme un espace où l’œuvre de l’écrivain se cherche, se questionne au fil d’une mise en résonance avec les faits autobiographiques et les remous de l’Histoire. À rebours de la chronologie, avec Conversation avec le torrent. Journal (1954-1959), s’achève l’édition des trois mille pages du Journal d’Henry Bauchau entreprise par Actes Sud : la première pièce de l’édifice d’un Journal qui couvrira les années 1954-2005 nous livre Bauchau avant Bauchau, à l’orée de son œuvre, se lançant après la guerre (et son engagement dans la Résistance) dans la rédaction de ses premiers textes, le recueil poétique Géologie, la pièce de théâtre Gengis Khan (qui sera montée par Ariane Mnouchkine). Continuer la lecture

Sur la route du soi

François EMMANUEL, Ana et les ombres, Actes sud, 2018, 180 p., 18.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-330-09641-0

emmanuel ana et les ombres.jpgFrançois Emmanuel n’est plus à présenter. Depuis près de trente ans, son œuvre se déploie et elle forme aujourd’hui un ensemble impressionnant. Déclinée en pièces de théâtre, romans, essais et nouvelles, elle a imposé avant tout une plume au service de la subtilité et  qui se met au chevet des âmes de ses personnages. Dans son nouveau roman Ana et les ombres, l’auteur, psychiatre de formation et de métier qui ne se perd jamais en diagnostics et qui semble avoir renoncé à jamais nommer quelque forme de pathologie ni surtout à y enfermer ses personnages, explore les coulisses du mal-être pour nous livrer la part d’irréductible humanité qui se trouve au cœur des blessures qui empêchent de vivre pleinement. Continuer la lecture

Rêvons ensemble

Un coup de cœur du Carnet

Carl NORAC et Géraldine ALIBEU, Poèmes pour mieux rêver ensemble, Actes Sud junior, 2017, 96 p., 16,50€, ISBN : 978-2-330-07889-8

noracSur leur site, les éditions Actes Sud junior présentent Poèmes pour mieux rêver ensemble comme « un recueil de poèmes bienveillants et optimistes pour prendre soin de chacun ». « Bienveillance », « optimisme »… Des mots tellement scandés et rabâchés qu’ils en deviennent mièvres, crispants, allergéniques. Mais ne fuyez pas, réfractaires et traumatisés, et ouvrez ce livre sans sueur froide : ici, ces termes ne sont pas galvaudés. Ils vibrent en toute légitimé : pleins, ronds, légers, sincères, incarnés. Continuer la lecture

Aux vérités enfouies

Un coup de coeur du Carnet

Caroline DE MULDER, Calcaire, Actes sud, 2017, 210 p., 21 €/ePub : 14.99 €   ISBN : 978-2-330-07333-6

de-mulderAprès Bye bye Elvis (2014), qui retraçait la descente aux enfers et le décès de la grande star, Caroline De Mulder revient en terres mosanes et elle y décline un polar sombre à l’issue improbable. Sur les talons d’un policier, elle nous entraîne dans une enquête aux indices dispersés et aux contours indécis.

Tout débute avec les craquements d‘une villa prête à s’écrouler dans laquelle s’apprête Lies, une jeune femme qui ignore le danger qui la menace. Sans que nous sachions ce qu’il advient d’elle au terme du compte à rebours, l’effondrement se produit et mobilise les services de secours.  À leur suite,  le Luitenant Frank Doornen arrive sur les lieux et débute une enquête qui prend vite une tournure impossible. Ce qui est certain, c’est que l’immeuble appartient à Orlandini, cet homme d’affaires local connu de tous et impliqué dans de douteux trafics. Pourtant, sans que les forces de l’ordre aient pu connaître le fin de mot de l’affaire, ni avoir la certitude que l’immeuble était vide, l’affaire est classée par le commissaire de police sous l’étiquette effondrement et les travaux de déblaiement débutent sans attendre tandis que l’on chasse les curieux. Cette conclusion n’est pas de nature à satisfaire Doornen, qui en pinçait pour Lies son amante et qui est prêt à tout faire pour la retrouver. Soit, il poursuivra seul, ses supérieurs sont habitués à ses activités hors cadre. Parmi les décombres, dont il a pris des photos, il trouve un autre curieux répondant au nom de Tchip, qui semble attiré sur les lieux par des motifs du même ordre. Continuer la lecture

Récit silencieux d’une vie brisée

Un coup de cœur du Carnet

Éric LAMBÉ, Philippe DE PIERPONT, Paysage après la bataille, Actes Sud et Frémok, 2016, 432 p, 29 €   ISBN : 9782330069988

lambeEn s’ouvrant sur un paysage après la bataille, scène reconstituée d’un combat historique exposée dans un musée régional, le récit, d’emblée, donne le ton. La scène est figée, le temps s’est arrêté après un moment d’extrême violence. Il en est de même pour la vie de Fany, le personnage central de cet album, dont on comprend vite qu’un douloureux événement, que l’on découvre au fil de quatre cent trente-deux pages de ce roman graphique, a dévié sa vie de sa trajectoire. Depuis, elle semble assister à son existence en spectatrice muette. Continuer la lecture

Tjukurrpa

Henry BAUCHAU, Temps du rêve, Actes Sud, coll. « Babel », 2016, 80 p., 5,80€/ePub : 9.99 €   ISBN : 978-2-330-07050-2

bauchauTemps du rêve est, à double titre, une œuvre de jeunesse, voire de genèse. D’une part, parce que Henry Bauchau l’a commise en 1933, pendant sa conscription, et publiée en 1936 sous le pseudonyme de Jean Remoire. Il entamait alors la vingtaine de sa dense et longue existence. D’autre part, parce que Bauchau ancre son récit à la charnière de l’enfance et de l’adolescence ; une zone ante où plongent les racines de l’âge adulte. Ce « temps du rêve » fait subtilement écho à celui que les Aborigènes d’Australie nomment tjukurrpa : une ère métaphysique précédant la création de la Terre, à laquelle l’on peut se reconnecter spirituellement pour appréhender le réel et en décrypter les signes… Continuer la lecture

Prix des bibliothèques de la Ville de Bruxelles

Le Prix littéraire 2015 des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles est décerné à In Koli Jean Bofane pour son ouvrage Congo Inc. Le testament de Bismarck (Actes Sud, 2014).

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Henry Bauchau, les jours et les rêves…

Un coup de coeur du Carnet

Henry BAUCHAU, Dernier journal. 2006-2012, Arles, Actes Sud, 690 p., 27, 50 €

bauchauLa fréquentation d’un journal intime constitue toujours une expérience particulière. En effet, le lecteur découvre, sans solution de continuité, le contenu événementiel d’une temporalité vécue par le diariste, alors que ce dernier, au moment de la rédaction, aura éprouvé tout différemment la dilatation des heures et des jours. Ce décalage, chronologique et qualitatif, est d’autant plus troublant quand on a affaire à un personnage de la stature d’Henry Bauchau. Continuer la lecture