Le petit prince prend le métro

Ludovic FLAMANT et Jeroen HOLLANDER, Pas­sagers, Esper­luète, 2018, 48 p., 14 €, ISBN : 978–2‑35984–097‑1

A pri­ori, on peut hésiter entre des cartes du ciel et des cartes souter­raines. Ou bien ce sont des cir­cuits pour appren­dre l’électricité ? Des plans de con­nex­ions synap­tiques dans la boîte crâni­enne ? Ou bien le labyrinthe à bor­ds per­dus de minces ter­ri­ers ? C’est peut-être le réseau raison­né des racines des hêtres de la Forêt de Soignes ? De ces points et lignes ain­si fixés sur les pages four­mille une intense mobil­ité… Prob­a­ble­ment celle de nos émo­tions, de nos obses­sions enfouies dans la pro­fondeur incar­tographi­able de nos cerveaux.

Elle n’ose pas sourire.

A pos­te­ri­ori, les entrelacs tracés par Jeroen Hol­lan­der au cray­on, à l’encre, au feu­tre, ont un sens fam­i­li­er. En fait, les numéros partout qui con­stel­lent ses dessins suiv­ent les lignes qu’il croise et divise en tous sens. Tous ces sché­mas, il y en a huit dans le livre, comme autant de sta­tions, sem­blent fig­ur­er des cartes de métros imag­i­naires. Du moins, je n’y recon­nais aucune ville et le plan aux deux tiers de l’opuscule paraît immense. Ce doit être une méga­pole. Même le métro de Lon­dres est plus lis­i­ble.

Ses yeux se fer­ment à moitié,

Entre ces neuf arrêts sur image qua­si psy­chédéliques lorsqu’on les voit en couleur sur inter­net, Ludovic Fla­mant écrit vingt-trois arrêts sur per­son­ne ; por­traits songeurs de pas­sagers sur­gis. Lui est là comme le petit prince, sur pause et posé sur le bord de la planète cos­mopo­lite brux­el­loise. Qui sont tous ces gens ? Que font-ils là ? Se recon­naî­traient-ils dans ces petits poèmes qu’ils inspirent ? Que préfèr­eraient-ils ? Leur véri­ta­ble his­toire ou celle peinte par­mi les lignes de Ludovic entre les traits de Jeroen ?

Cha­cun pour soi.

Ce sont des pas­sagers décrits par des passeurs d’impressions. Tout est ici anonyme. On se croise sans se con­naître et on ne se ren­con­tre pas. C’est le métro. Un espace étroit au min’ dans un temps réduit au max’. Ludovic Fla­mant entre dans le détail sous terre et Jeroen Hol­lan­der des­sine au large dans le ciel. À nous lecteurs de plonger dans l’espace inter­mé­di­aire. À nous de faire cette ver­tig­ineuse chute qu’est la lec­ture, de l’œil à la page.

Elle voudrait tant aider,
aider le monde entier,

En 1970, Roland Barthes se demandait dans son essai S/Z : « Qui par­le ? Plus l’origine de celui qui par­le dans un texte est irrepérable, mul­ti­ple, indéfinie, plus le texte est pluriel, moins il sem­ble avoir de pro­prié­taire, de guide, d’interprétation évi­dente et plus l’histoire nous invite à la faire vivre. Le sens du tra­vail de l’écriture est d’empêcher de jamais répon­dre à cette ques­tion : qui par­le ? » Excel­lente ques­tion. Qui par­le ici ? Ludovic Fla­mant et Jeroen Hol­lan­der ? Les pas­sagers du métro ? Le lecteur ? La réponse est sûre­ment

sur le quai

Tito Dupret