Où, 25 ans après sa disparition, une revue mythique sort, contre toute attente, un nouveau numéro

Un coup de cœur du Carnet

TXT n°32, Le retour, NOUS, 2018, 96 p., 15 €, ISBN :  978–2‑37084–057‑8 ; Jean-Pierre VERHEGGEN et Léon WUIDAR, Ram­ages & par­lages, la pierre d’alun, 2018, 80 p., 32 €, ISBN : 978–2‑87429–102‑9

Jeunes gens, jeunes filles, prenons acte : TXT est de retour, vingt-cinq ans après son dernier numéro. Qui ça ? Quoi ça ? TXT par­di, la jubi­la­toire revue de Jean-Pierre Ver­heggen, Éric Clé­mens, Chris­t­ian Pri­gent, Jacques Demar­cq, Alain Fron­tier, Philippe Bouti­bonnes et Pierre Le Pil­louër. Non que, par nos­tal­gie, ces glo­rieux « anciens » auraient décidé, façon « boys band », de relancer l’af­faire. Pas du tout le genre de la mai­son. L’édi­to est clair : de 1968 à 1993, TXT aura été une revue de con­vic­tion, la revue de ceux et celles qui avaient la « haine de la poésie » « lisse, empesée, impen­sée », la revue de ceux et celles qui ressen­taient « un amour vio­lent de la poésie, pour vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, nat­u­ralise et mys­ti­cise, rêve d’amour et d’u­nion, dénie obscu­rités, obscénités, chaos et cru­auté ». De 1968 à 1993, paraîtront alors trente-et-un numéros de « babils dra­maturgiques », de « saynètes comiques », de « lita­nies idiotes », de textes tra­vail­lant les langues, les bass­es comme les altières, de textes ébou­rif­fants, con­tre­dis­ant, vio­lem­ment et salu­taire­ment, l’idée molle que l’on se fai­sait, que l’on se fait encore, de la poésie, du tra­vail des langues, de la lit­téra­ture.

Pourquoi revenir, alors, vingt-cinq ans après le coup d’ar­rêt, alors que les anciens numéros et leurs textes dyna­mites sont main­tenant con­sulta­bles en ligne ? Pourquoi, alors, en rajouter une couche ? Parce que, depuis 1993, dans le petit monde de la poésie, rien n’a changé si ce n’est « en pire ». « Tou­jours les intéri­or­ités émues, le troc des imageries, le vers libre stan­dard, les méta­physiques ren­gorgées ». Parce que notre monde, ultra con­nec­té, n’est qu’un ramas­sis de « clichés, humeurs, con­fi­dences, fake news ». Parce que, en 2018, il est peut-être bon de taper à nou­veau sur la table, de rap­pel­er que le tra­vail poé­tique est tout le con­traire du rien qui sévit dans nos têtes et dans nos réseaux soci­aux. Qu’il s’ag­it d’une expéri­ence où l’on « cherche ses formes pro­pres, ses rythmes sen­si­bles », où l’on con­stru­it des « équiv­a­lents ver­baux » à ce qui, dans nos vies, « est mal nom­mé, mal pen­sé, non encore nom­mé ».

De Philippe Bouti­bonnes à Charles Pen­nequin, le TXT n°32 bal­ance alors ses rafales de vent, ses tem­pêtes ver­bales, ses poèmes ultra drôles, con­nec­tés à la vie, véri­ta­ble cat­a­logue, état des lieux actuel des pen­sées, préoc­cu­pa­tions, recherch­es sen­si­bles et poé­tiques, de ceux et celles qui, à l’époque déjà, ali­men­taient les pages de la revue. Parce qu’il fal­lait, sans doute, pour relancer l’af­faire, par­tir de là où la revue en était resté, des amis, amies, des poètes francs-tireurs sec­ouant encore, mécham­ment, le cocoti­er poé­tique. Pas sur­prenant, dès lors, d’y retrou­ver un Valère Nova­ri­na ou un Jean-Pierre Bobil­lot. Pas éton­nant, non plus, d’y retrou­ver les plas­ti­ciens, amis de tou­jours : Math­ias Pérez, Daniel Dezeuze, Claude Vial­lat, etc. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce numéro 32 n’est pas une réu­nion d’an­ciens, un coup de gueule de vieux aigris. C’est un pavé dans la mare. Une volon­té de dire « mer­dre » au con­sen­sus mou entourant de nos jours l’ex­péri­ence poé­tique ou la pastel­lisant, lui don­nant l’al­lure d’une chose inof­fen­sive ou à côté de la plaque, un diver­tisse­ment pour grands enfants. Pas de rai­son, dès lors, de ne pas inviter à la fête les nou­velles généra­tions de tireurs de langue, ceux et celles ayant déjà acquis une belle recon­nais­sance, les Pen­nequin, Fern ou Bar­baut, mais aus­si les plus jeunes : Yoann Thom­mer­el ou Khalid El Mora­bethi, né, pour sa part, en 1994. Parce qu’être poète ruant, par con­vic­tion, dans les bran­car­ds, ça n’est dépassé, ça n’ap­par­tient pas à l’his­toire, parce qu’être poète cher­chant, par con­vic­tion, ses rythmes sin­guliers et sen­si­bles, ça n’a pas d’âge, faut que ça se sache, des nou­velles têtes appa­rais­sent, faut que ça se sache. On sup­pose même que, l’an­née prochaine, le numéro 33, d’ores et déjà annon­cé pour le print­emps, com­portera d’autres de ces nou­velles écri­t­ures, nou­velles expéri­ences, nou­veaux souf­fles.

On ver­ra.

En atten­dant le print­emps, on reli­ra avec bon­heur ce numéro 32, où, à coup sûr, cha­cun, cha­cune, y point­era l’un ou l’autre texte favori ou l’une ou l’autre ligne de force. Pour ma part, je garderai en mémoire le superbe enchaîne­ment des textes grav­i­tant autour du temps et des rav­ages du temps : superbes con­tri­bu­tions d’Éric Clé­mens, de Jean-François Bory, Jean-Pierre Bobil­lot et Jean-Pierre Ver­heggen, dres­sant, les uns les autres, des por­traits sen­si­bles, émou­vants et drôles, hyper ryth­més et viv­i­fi­ants, des corps vieil­lis­sants.

Et puis, en atten­dant, on peut aus­si se rep­longer dans la lec­ture des livres récents des TXTmen. Ain­si, il y a quelques mois, parais­sait, à La Pierre d’Alun, Ram­ages & Par­lages, de Jean-Pierre Ver­heggen et Léon Wuidar. Où l’a­mi JPV tire, à sa façon, le por­trait aux oiseaux de nos con­trées, aux langues qu’ils par­lent. Ça donne ceci :

LE LAGOPÈDE

Le lagopède par­le le pédant. Cela dit – et enten­du ! — ques­tion con­nais­sances, éru­di­tion et cul­ture générale, le lagopé­dale le plus sou­vent dans la chou­croute. En fait, le lagopède plus haut que son cul !

Ou ceci :

LE ROITELET

Le roitelet hup­pé par­le – façon de par­ler ! — comme le Roi Philippe Pre­mier : le reg­u­lus reg­u­lus et pas plus ! Bref ! Le stric­to laïus ! (…)

Bref : du TXT pur jus. Un mix de langues bass­es et savantes, de saynètes drôles et de tirages de langue. Un mix où l’on se fout de l’ego du poète mais un mix bien ancré dans le réel, dans la réal­ité, tou­jours com­plexe, de nos expéri­ences les plus intimes.

Vive­ment la suite, donc.

Vin­cent Tholomé