À l’ombre de Tchernobyl

Jean-Sébastien PONCELET, L’envol de l’amazone, Weyrich, 2018, 448 p., 18 €, ISBN : 9782874894985

Courant sur vingt-cinq années, le roman de Jean-Sébastien Pon­celet ne laisse pas d’étonner par la déroulé de sa nar­ra­tion. Procé­dant par touch­es d’informations suc­ces­sives, il assem­ble les pièces d’une intrigue mou­ve­men­tée sur la ligne du temps en nous livrant dans le désor­dre des épisodes datés. Tout démarre à Tch­er­nobyl, donc en 1986, alors que la cen­trale nucléaire vient d’exploser et que les pre­miers sec­ours s’affairent dans une impro­vi­sa­tion évi­dente. Un homme employé à la cen­trale part appelé par le devoir. Au terme d’une journée qui le fait vieil­lir d’un seul coup et dont il ne se remet­tra pas, il revient dans l’appartement famil­ial pour dire aux siens de fuir. Sa femme et sa fille Ali­na quit­tent les lieux sans atten­dre. Des années plus tard, nous retrou­vons Ali­na et ses deux enfants, une fille et un fils jumeaux, dans une cav­ale digne d’un scé­nario de film d’action, héli­cop­tère en perdi­tion com­pris.

Entretemps, depuis son départ d’Ukraine, Ali­na a été une femme d’affaires, puis elle a con­nu la fail­lite. Restent bien des ques­tions sur la suc­ces­sion et, surtout, l’origine des faits qui ont généré le fias­co. Au cen­tre de la dynamique, le per­son­nage sul­fureux d’un mag­nat des finances autour de qui tous les indices sem­blent con­verg­er. Sa richesse et la pro­tec­tion dont il s’entoure attisent la méfi­ance et la con­voitise. Il aurait eu une rela­tion pas­sion­nelle tor­ride avec Ali­na, ce qu’atteste une cas­sette vidéo que les jumeaux sont décidés à ren­dre publique, pen­sant met­tre l’homme en dif­fi­culté. Mais la réal­ité des faits est plus sub­tile qui boule­verse les apparences et main­tient le lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages.

De la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl à la vio­lence du monde financier actuel, ce sont les engrenages secrets de la cupid­ité et des machi­na­tions infer­nales qui défi­lent, eux qui broient les êtres et lais­sent des blessures avec lesquelles ceux qui restent doivent vivre désor­mais. Chez ceux qu’ils ont touchés, ils génèrent une ter­ri­ble soif de savoir et de com­pren­dre, le désir fort de ren­tr­er dans une vie nou­velle libérée des griffes du passé. Est-ce cela qui jus­ti­fie l’incroyable scé­nario qu’Alina a élaboré ?

De par son organ­i­sa­tion tem­porelle et sa dis­til­la­tion pro­gres­sive des infor­ma­tions, L’envol de l’amazone entraîne le lecteur dans les méan­dres d’une enquête aux rebondisse­ments inat­ten­dus, l’invitant à dépass­er les évi­dences, à pren­dre en con­sid­éra­tion les forces con­tra­dic­toires qui guident les êtres par-delà ce qu’ils en don­nent à voir à leurs proches les plus intimes. Le per­son­nage d’Alina, qui est présent tout au long de la nar­ra­tion, s’affirme à la fois par sa résilience et en tant que fig­ure mater­nelle. Elle com­pose aus­si avec sa part d’ombre et ses para­dox­es.

Bien char­p­en­té, rédigé dans une écri­t­ure flu­ide, le réc­it joue avec notre adré­naline et tit­ille notre curiosité tout en respec­tant la com­plex­ité de notre monde hale­tant, prou­vant, si besoin en était, que les meilleures fables nous sont sou­vent un miroir ten­du sans com­plai­sance.