Je suis Charlie !

Un coup de cœur du Carnet

Adolphe NYSENHOLC, Char­lie Chap­lin, Le rêve, M.E.O., 2018, 244 p., 19 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑8070–0177‑0

Instant de grâce ! L’auteur, qui a voué une par­tie de sa riche car­rière[1] à Chap­lin, au point d’en être con­sid­éré de par le monde comme un expert som­mi­tal, a réus­si l’ultime syn­thèse, un essai d’une den­sité lou­voy­ant vers l’art poé­tique. Qui débute avant les pre­mières lignes offi­cielles, dans un com­men­taire sur la photo/couverture, au ver­so de la page de titre :

(…) Chap­lin émi­nence grise de Char­lot manip­ulé par lui, le masque trag­ique sur un corps comique, Char­lot « sen­ti­men­tal pup­pet », l’empathie dis­tan­ciée, l’auto-ironie de Chap­lin, la choré­gra­phie comme écri­t­ure de songe, le créa­teur d’images à jamais mémorables, le poète comique, l’auteur en abyme, le rêve dans le rêve… 

Nysen­holc n’est pas qu’un spé­cial­iste de Chap­lin, c’est un penseur émérite de son œuvre. Ce qui pro­jette dans une mise en abyme matri­ochkée : Nysen­holc rêve Chap­lin rêvant Char­lot. Pas­sion­nant ! Par le biais d’une grille d’interprétation, le rêve, jugé/juché au cœur du phénomène Chaplin/Charlot, on revis­ite les films et leurs scènes mar­quantes, on décor­tique leurs charges émo­tives, les points d’appui (biogra­phie, per­son­nal­ité, influ­ences…) du génie.

Prenons un exem­ple. Dans Les lumières de la ville, Char­lot tombe amoureux d’une jeune aveu­gle, décroche l’argent qui per­me­t­tra à sa pro­tégée de recou­vr­er la vue. Arrive la scène finale. L’héroïne, en attente de son sauveur, l’observe der­rière la baie vit­rée (mur sym­bol­ique) de son mag­a­sin de fleurs. Il n’a jamais paru si mis­érable mais elle n’est pas émue. Un clochard, pathé­tique et comique, est chahuté par les vendeurs de jour­naux ? Elle rit. C’est qu’elle voit tout en ayant som­bré dans une céc­ité intérieure. Le film a tourné autour d’une mise en rêve, le réveil pré­cip­ite les pro­tag­o­nistes dans la mau­vaise sur­prise et le désen­chante­ment. Toute la scène déploie un sus­pense et une émo­tion max­i­mal­isés, que Nysen­holc lie en amont à l’enfance orphe­line de Chap­lin, à cette mère internée (dans un foy­er aban­don­né par le père) qu’il a libérée et emmenée en Amérique mais qui, dans sa folie, ne peut voir ce que son fils réus­sit, est devenu, est.

En fil­igrane, la tra­jec­toire de Chap­lin (1889–1977), le self-made-myth[2], des pre­miers pas (à cinq ans !) sur les planch­es anglais­es aux tournées qui le mèneront aux States. Une tra­jec­toire ful­gu­rante qui le voit briller dans les courts-métrages de Mack Senett dès ses vingt-cinq ans mais en cern­er illi­co les lim­ites, créant son per­son­nage de Char­lot ou s’imposant comme scé­nar­iste puis met­teur en scène de lui-même. Ce qui n’est rien encore ! Il s’affranchit des grands stu­dios et s’érige en artiste indépen­dant, déploie une puis­sance créa­trice sans équiv­a­lent (hormis Grif­fith). Après la sor­tie du Kid en 1921, ayant déjà sa place au pan­théon du ciné­ma, il pour­rait se con­tenter d’assur­er mais il met le cap grand large, alig­nant les per­les (La ruée vers l’or, Les temps mod­ernes, Les lumières de la ville), jusqu’à enter­rer son per­son­nage (Le dic­ta­teur, 1940) ou en cern­er la fin de cycle (Les feux de la rampe, 1952). Avant de se réin­ven­ter comme cinéaste, jusqu’à La comtesse de Hong-Kong (1967).

Nysen­holc fait flèche de tout bois. Tan­tôt il évoque des films oubliés/négligés, comme L’opinion publique (1923), dont il révèle la moder­nité, l’influence sur la comédie améri­caine, Lubitsch. Tan­tôt, il creuse les dis­tor­sions entre Chap­lin et Char­lot : le pre­mier, « tiré à qua­tre épin­gles », tem­pes grison­nantes et vie privée tumultueuse, haï parfois/souvent quand son dou­ble est adulé de la Russie au Japon, en pas­sant par l’Europe ou l’Amérique. Plus loin, il explore les rap­ports de Chap­lin avec la judéité ou les racines gitanes, tor­dant le cou à des rumeurs pour dégager d’autres pistes ; avec Brecht ou Hitler (son dobbel­gänger ?), la France ou l’écriture, etc.

En con­clu­sion ? Un essai aux allures d’œuvre glob­ale, aux sil­lons trop nom­breux pour être appro­fondis par cette recen­sion. Une osmose Chaplin/Charlot/Nysenholc à couper le souf­fle : l’auteur fait corps avec son/ses personnage(s) depuis des décen­nies et y arcboute le meilleur de lui-même pour ten­dre vers une leçon de vie généreuse et empreinte d’idéal.

In fine, nous sommes inter­rogés quant à notre human­ité et aux moyens de nous y inve­stir loin de la médi­ocrité, de l’égoïsme, du clanisme. Ah, vouloir être, comme Chap­lin, citoyen du monde, éman­cipé mais dans l’empathie avec qui souf­fre, con­stru­it, rêve, quels que soient l’âge ou le sexe, l’ethnie ou la con­fes­sion, la caté­gorie sociale ou la couleur de peau !


[1] À côté de ses essais, des pièces de théâtre et un très beau réc­it, Bubele, l’enfant à l’ombre (réédité dans la col­lec­tion « Espace Nord »).
[2] Expres­sion du biographe José Augus­to França.