Imaginaire et probabilité

Doro­ta WALCZAK, Abécé­daire d’un cœur rebelle, Œil ébloui, coll. « Pœsie », 2018, 32 p., 13€, ISBN : 9782490364107

Un ouvrage sans reli­ure, com­posé de deux cahiers jux­ta­posés. Leur numéro­ta­tion n’est pas de chiffres mais bien de let­tres, s’autorisant d’ailleurs quelques licences alphabé­tiques (après le c, pas de d d’emblée, mais un ch, et puis des oi et ou avant le p, bien enten­du). La com­po­si­tion des pages au blanc crémeux est iden­tique : une illus­tra­tion, un titre-mot(s), un texte. Voici l’objet con­tenu dans l’écrin por­tant le nom d’Abécé­daire d’un cœur rebelle. Doro­ta Wal­czak a choisi d’y explor­er le français – qui n’est pas la langue ayant mater­nelle­ment mod­ulé ses organes phona­teurs et sa vision du monde – d’une manière graphique et sonore.

Un petit dessin, au trait noir et épais, réal­isé avec une branche de gro­seil­li­er, cha­peaute chaque poème. C’est le corps d’une femme, avec ou sans acces­soires (ves­ti­men­taires ou autres), qui prend la pose, esquisse de la let­tre. « Ô gra­cil­ité gal­bée ! Ô mes gob­elets ! Gob­elets gar­nis des motifs galants ou naïfs : gazelles, gazon, grenouilles, gon­do­les. »

Une fois cette dernière pro­fondé­ment inscrite dans le papi­er vien(nen)t le(s) mot(s). « Bien-bien », « hal­lu­cine », « Hou ! La moule immorale » et autres « zep­pelins », eux-mêmes suiv­is d’une com­po­si­tion lan­gag­ière orig­i­nale, ne respec­tant que les codes per­son­nels de l’auteure et une focal­i­sa­tion intense sur la musique des ter­mes en présence. À cer­tains égards, l’on pour­rait croire face à des vire­langues : « Dans les mailles enchaînées d’un chandail, le chat ren­con­tre un cachalot. Ils jouent dans les eaux bleues à cache-cache. Le chat cha­touille le cachalot qui crache une hache et un chas­seur de cachalots. Le chat cherche à chas­s­er le chas­seur – il cherche la chair fraîche… »

Wal­czak ques­tionne la per­cep­tion du monde, les réal­ités prosaïques, le corps, les visions invers­es, le rap­port à soi et à l’autre, l’inscription indi­vidu­elle. Il y a quelque chose de feu­tré dans son univers de « mur­mures », de « lente­ment », de « tristesse », de « nébu­losité » et de « douceur », qui tout d’un coup s’illumine par la pétil­lance et la gaité de la « Folia », d’un « twist de cow-boy », de « san­dales » ou d’un « cit­ron [qui] en ron­delles, puis en cédille, […] scin­tille et cer­ti­fie que j’ai envie… ». C’est donc une œuvre tra­ver­sée d’énergie et d’instabilité, qui s’amuse à nous con­fron­ter avec ironie à la vie, où l’« inimag­in­able est par­fois prob­a­ble »…