Quand la malédiction frappe tous les soirs à 20h44…

Un coup de cœur du Car­net

Katia LANERO ZAMORA, Les ombres d’Esver, ActuSF, 2018, 261 p., 14,90 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑36629–939‑7

Amaryl­lis, une jeune femme de presque seize ans, vit avec sa mère (Ger­sande) depuis dix ans dans le domaine d’Esver, « cette prison qu’elle aimait détester » et d’où elle n’est jamais sor­tie. Les portes d’entrée de cette grande demeure sont en effet scel­lées et tout tombe en ruines : les march­es sont fis­surées, les murs grig­notés et le lierre s’infiltre sur le sol et les murs.

Ger­sande est un génie de la botanique et passe ses journées à trans­met­tre ses con­nais­sances en fleurs, plantes et légumes à Amaryl­lis pour qu’elle entre dans la plus pres­tigieuse école de botanique d’Europe. Elle est obsédée par ses recherch­es sur l’Aeternalis, une fleur éter­nelle qui a besoin de soins spé­ci­fiques quo­ti­di­ens, et passe son temps à not­er ses obser­va­tions sur un car­net.

Le père étant par­ti il y a dix ans, Amaryl­lis est sous l’emprise d’une mère infan­tile et très dure avec elle. Ger­sande ne veut pas enten­dre par­ler des ter­reurs noc­turnes de sa fille, qui voit des ombres. Elle la per­suade qu’elles sont le fruit de son imag­i­na­tion et que sa pri­or­ité est de devenir botaniste pour être indépen­dante finan­cière­ment, son seul salut en tant que femme. Mais Amaryl­lis n’est pas dupe, elle sent qu’un men­songe la lie aux murs du domaine…

- (…) Il faut vous maîtris­er, Amaryl­lis. Ces hal­lu­ci­na­tions…
- Des rêves.
- Peu importe. Les médica­ments que je vous pré­pare atténu­ent votre mal, mais jamais vous n’entrerez à l’Institut Théophraste d’Erésos si vous n’apprenez pas à vivre avec cette mal­adie. C’est votre fardeau. Vous êtes trop faible de corps et d’esprit et vous n’irez pas bien loin si vous ne vous ren­forcez pas. Il est temps de vous maîtris­er pour réus­sir cet exa­m­en. 
L’Institut Théophraste d’Erésos, le grand rêve de Ger­sande : voir Amaryl­lis entr­er dans la plus grande école de botanique du monde. Pour la pré­par­er, Ger­sande la soumet­tait à des exa­m­ens pra­tiques et théoriques toutes les semaines, qu’elle notait avec dureté et, Amaryl­lis l’en soupçon­nait, une par­tial­ité cru­elle. Elle était bien plus dure avec elle que ne le serait jamais aucun pro­fesseur. Et ces derniers temps, c’était pire que jamais : Ger­sande ne lui pas­sait rien, pas la moin­dre petite erreur ou dis­trac­tion, et la punis­sait sévère­ment. Cela ne ser­vait à rien d’argumenter.

Lorsqu’une let­tre du père d’Amaryllis arrive pour annon­cer la vente prochaine du domaine d’Esver, ain­si que le mariage de la jeune fille avec le nou­veau pro­prié­taire (un homme plus âgé de vingt ans), celle-ci panique et tente de s’enfuir pen­dant la nuit. C’est là qu’elle est attaquée par des bêtes fan­tas­tiques, sur­volée d’une vouiv­re en colère et sauvée par un bucen­tau­re (un être mi-homme, mi-tau­reau). Ce dernier lui révèle alors que les ter­res d’Esver cachent des univers par­al­lèles repliés en accordéon et que le monde fan­tas­tique est men­acé toutes les nuits par des attaques de créa­tures incon­nues. Seul le cap­i­taine de l’Armée de lumière peut sauver les mon­des pris­on­niers d’Esver. Or, Étin­celle, l’épée de ce dernier, vient de se révéler à Amaryl­lis. C’est donc elle le fameux Cap­i­taine, elle qui peut tous les sauver…

Après avoir quelque peu hésité, Amaryl­lis se décide à aider ses nou­veaux amis pour les libér­er. Chaque nuit, elle essaye de les rejoin­dre quand sa mère ne l’assomme pas avec des sédat­ifs. Notre héroïne décou­vre peu à peu l’histoire du domaine où elle vit, mais aus­si le ter­ri­ble drame famil­ial qui s’est joué là-bas dix ans plus tôt, avec la malé­dic­tion qui s’en est suiv­ie. Le temps presse : le père d’Amaryllis va bien­tôt arriv­er et les forces de Ger­sande décli­nent de jour en jour…

Après avoir pub­lié la trilo­gie des Chroniques des Hémis­phères, Katia Lanero Zamo­ra nous donne à lire un nou­veau roman de fan­ta­sy où l’on sent une plume plus affinée : elle nous fait décou­vrir un univers riche et com­plexe par­cou­ru par des per­son­nages bien car­ac­térisés et d’une den­sité juste. La struc­ture nar­ra­tive est bien tra­vail­lée et fait que l’auteure nous emmène avec énor­mé­ment de facil­ité dans un univers fan­tas­tique où nos repères sont brouil­lés, où un décor peut dis­paraître d’une sec­onde à l’autre.

Les ombres d’Esver est un réc­it dont il est dif­fi­cile d’interrompre la lec­ture. On veut con­naître la suite, trem­blant pour Amaryl­lis, espérant qu’elle ait le temps de stop­per la malé­dic­tion et de se libér­er de sa prison. Un chou­ette roman à lire !

Séver­ine Radoux