Liberté!

Michaël LAMBERT, Buiten, Cac­tus Inébran­lable, 2018, 84 p., 9€, ISBN : 978–2‑930659–86‑2

Le héros, dont nous ne con­nais­sons pas le prénom, tra­vaille dans une grande entre­prise où il est chargé de con­trôler les erreurs des employés. Il a un bon salaire et des con­gés bien payés, donc aucune rai­son de se plain­dre. Sauf que lorsqu’il sig­nale l’erreur d’un col­lab­o­ra­teur, ce dernier est ren­voyé. Par­fois, il ferme les yeux sur les fautes de ses col­lègues pour soulager sa con­science et don­ner l’impression aux patrons que les tra­vailleurs ont un com­porte­ment irréprochable. Tout le monde y gagne. Jusqu’au jour où le nar­ra­teur trans­met à la hiérar­chie une erreur à ne pas trans­met­tre, une erreur à la chaîne où l’on remonte jusqu’au Prési­dent-Directeur Général. Résul­tat : buiten, le con­trôleur d’erreurs (« Pas buiten la direc­tion »).

Soulagé par son atti­tude qui l’a mis au chô­mage (« Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai repris ma lib­erté, mon intel­li­gence et ma con­science. […] Com­ment dire que j’avais défendu mon intégrité ? Com­ment dire que j’avais lut­té pour mon human­ité ? »), notre héros annonce à sa femme et sa fille qu’ils vont par­tir en vacances vers le Sud. D’abord, il les emmène au restau­rant où l’on bas­cule dans un joyeux bor­del : c’est lui qui prend les com­man­des et qui se met aux fourneaux avec une bonne humeur con­tagieuse. Et les aven­tures con­tin­u­ent dans le train et chez une vigneronne au milieu de nulle part…

Sous une apparence légère et bur­lesque, Michaël Lam­bert nous offre à lire un roman court et intense où l’on se laisse bercer par ses jeux de mots, sa poésie dis­crète et ses mul­ti­ples références inter­cul­turelles. On y retrou­ve en effet des cita­tions détournées de Rabelais, La Fontaine, Cyra­no, des sketch­es tein­tés de l’humour de Ray­mond Devos (« Il ne me man­quait qu’une toque pour moi, mais je ne m’en offusquais pas. L’idée de la toque était née de mon cerveau libéré, j’étais donc virtuelle­ment un peu toqué »). Bref, on ne s’ennuie pas dans cette his­toire drôle ryth­mée par un style ciselé et des anaphores ent­hou­si­astes (« Vas‑y, ma fille ! »).

- Per­son­ne ne va nulle part, a pré­cisé le con­trôleur.
Ce qui était stu­pide puisque dans un train en marche tout le monde va pré­cisé­ment quelque part, mais je me suis gardé de le lui faire remar­quer.
 

Ne vous y trompez pas, la fan­taisie de l’auteur n’est pas vaine. Sous ses facéties, il nous inter­roge sur la ques­tion de la servi­tude, de l’aliénation qui cache « l’implacable réal­ité sociale ». Un roman à lire pour se rap­pel­er que nous sommes les maîtres de nous-mêmes et que le monde des pos­si­bles s’offre à nous si nous voulons bien le voir.

Buiten, je vais les jeter sur les routes ces voyageurs du dimanche. Trop de ligne droite, prenez les chemins de tra­verse. Buiten, trop de rou­tine, ten­tez la grande aven­ture. Trop à l’étroit, pensez à pren­dre l’air, les grands espaces, de l’altitude. Buiten, par ici la sor­tie. 

Séver­ine Radoux