Petits cœurs assoiffés d’amour cherchent éperdument à exister

Un coup de cœur du Car­net

Alia CARDYN, L’envol, Charleston, 2019, 333 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑36812–345‑4

Tous les 27 juil­let, Barn­abé Quills organ­ise une fête mag­nifique dans sa pro­priété au bord de l’océan. Chaque année, c’est l’émoi dans la petite ville de Black, où les invités se pré­par­ent dès le matin pour la soirée qui est désor­mais the place to be. Cette année, alors que les feux d’artifice s’épanouissent dans le ciel, Théa Vogue, dix-huit ans, saute de la falaise devant tout le monde.

Nous retournons alors qua­tre ans en arrière avec plusieurs niveaux de lec­ture : il y a le réc­it de la vie quo­ti­di­enne de Théa et des amis de sa mère (Barn­abé, Char­lotte et Jane, qui vivent cha­cun leurs dif­fi­cultés), le jour­nal intime de la jeune fille où elle con­fie ses secrets et ses ques­tion­nements, mais il y a aus­si les let­tres de la mère de Théa. Celle-ci est morte lorsque sa fille avait six ans et a décidé peu de temps avant sa mort de léguer aux anniver­saires de quinze, seize, dix-sept et dix-huit ans de Théa un paquet de let­tres dif­férentes où elle racon­te son enfance dif­fi­cile, ses blessures, ses non-dits, son mariage par dépit et sa mater­nité qui lui a per­mis de se sen­tir enfin exis­ter. Con­sciente qu’elle est par­tie trop tôt, lais­sant Théa seule face à un père dis­tant et peu aimant, elle sait que sa vie ne sera pas facile et espère que ses con­fi­dences aideront sa fille à ne pas repro­duire les mêmes erreurs qu’elle. Un beau cadeau, mais une valise bien lourde aus­si…

Sa remar­que me glace le sang tant elle con­tient de nég­li­gence et de dédain. Ne s’inquiète-t-elle donc pas de savoir où est sa fille de dix ans à 7 heures du matin ? […] com­ment ma mère peut-elle ignor­er que les vacances ont débuté ? […] Je décou­vre avec effroi que le bais­er du matin est à mon ini­tia­tive, mes lèvres sur sa joue, jamais le con­traire, qu’elle tend celle-ci sans sourire, comme une oblig­a­tion de plus dans une journée déjà chargée. Je com­prends soudain que si elle ne me prend pas dans ses bras, ce n’est pas par manque de temps ou parce qu’elle a trop chaud, mais parce qu’elle n’en a pas envie. Mes par­ents ne sont pas seule­ment ternes, stricts, oublieux, ils sont aus­si dépourvus d’amour. Cette vérité me paral­yse Ma mère ne m’aime pas. Lui, je m’en doutais, mais elle… J’espérais encore.

Alia Car­dyn évoque avec une grande finesse et un style ciselé mât­iné de douce poésie la com­plex­ité de l’être humain (son manque d’amour, sa dif­fi­culté d’exister et d’oser être soi, l’impossibilité d’oublier le passé…).

Une fois les yeux clos et sa peau chaude con­tre la sienne, les sou­venirs de son ancien amour se dis­siper­ont, comme si la dis­parue accep­tait sa défaite, lais­sant la place à Céleste. La seule que Barn­abé pour­rait sup­port­er. Parce que même nue col­lée con­tre lui, dans cette intim­ité où nul ne peut se cacher, elle main­tien­dra la dis­tance, alliée indis­pens­able à sa fierté. Et dans cette juste dis­tance seule­ment, il pour­ra s’abandonner.

L’auteure nous dévoile une galerie de per­son­nages chez qui l’on décou­vre le désar­roi provo­qué par l’indifférence des par­ents, la blessure de l’absence de com­mu­ni­ca­tion, les enfants for­cés de grandir trop vite, les cou­ples qui se for­ment par non choix, les per­son­nes qui s’éteignent avec leur con­joint, le sen­ti­ment d’être en per­pétuel décalage, la peur de ren­con­tr­er son pro­pre mys­tère…

Nous évolu­ons avec les pro­tag­o­nistes dont les exis­tences sont tis­sées les unes aux autres. Cer­tains s’autorisent le bon­heur, d’autres pas. Ce qui est sûr, c’est que la souf­france de l’héritage du passé est trans­mise de généra­tion en généra­tion à ceux qui ne veu­lent rien en faire. Survient alors LA ques­tion : que faire ? Repro­duire à l’infini un triste des­tin ou rompre avec l’héritage du passé et essay­er d’être libre et heureux ?

Avec L’envol, Alia Car­dyn nous livre un univers très sen­si­ble, par­fois très dur, mais elle laisse tou­jours une brèche où la lumière peut s’engouffrer. L’histoire fait for­cé­ment écho à nos pro­pres blessures d’amour et nous con­fronte à cette ques­tion : et nous, allons-nous nous env­ol­er ? Allons-nous oser ?

Séver­ine Radoux