Le papillon et l’ogre

Corinne HOEX (texte), Marie BORALEVI (dessins), Et surtout j’étais blonde, Tétras Lyre, 2019, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930685–39‑7

Dans le recueil poé­tique superbe­ment illus­tré par Marie Borale­vi, Corinne Hoex cisèle en des textes aus­si per­cu­tants que con­cis un univers trou­ble grav­i­tant autour de l’enfance, de la con­di­tion fémi­nine. Sous la forme de comptines acérées, elle nous plonge dans la loi de la pré­da­tion mas­cu­line, dans le bal­let de la blondeur enfan­tine et de son saccage. Les exer­gues d’Annie Ernaux et de Car­o­line Lamarche don­nent le ton de cette éducation/déséducation sen­ti­men­tale que l’auteure de Ma robe n’est pas frois­sée, Le grand menu, Le ravisse­ment des femmes déplie en six scan­sions allant de l’état de grâce à la mise à mort de la nymphette. L’échiquier de la séduc­tion fémi­nine et de la destruc­tion ne ménage aucune issue : tou­jours déjà écrite, l’histoire dis­tille son chemin de croix, ses bagatelles pour un mas­sacre. Avec une économie d’écriture qui libère les feux de la cru­auté, Corinne Hoex taille le réc­it d’une immo­la­tion. Blondeur et beauté ont pour des­tin de se voir jetées en pâture à l’appétit des mâles. La loli­ta de Nabokov croise l’ogre de la Petite Poucette. La petite pis­seuse ver­sion Gains­bourg doit être rossée, brisée sur l’autel du Père.

J’étais belle.
Et surtout j’étais blonde.
Et jeune.
Et vierge.
Les yeux rêveurs des vierges.
Le vis­age offert au mas­sacre.

Au fil des scan­sions qui ryth­ment le texte, les mâchoires de l’ogre se refer­ment. Les phras­es lap­idaires, les paratax­es de Corinne Hoex métapho­risent le dépeçage, l’offrande de la vierge dont la can­deur luit comme une provo­ca­tion insup­port­able appelant l’outrage.

Alors le mas­sacre.
Le mas­sacre enfin.
Cor­rigée. For­cée.
Et jamais absoute.
Lus­tres. Porce­laines. Fourchettes d’argent.
Et jamais absoute.

Il est ques­tion de dres­sage du corps féminin, un dres­sage qui passe par la souil­lure, la pro­fa­na­tion de la sainte. Les fiançailles sont rouge sang. Ursule/Saint Sébastien criblé de flèch­es, la fil­lette danse en sa chair meur­trie, réduite à l’état de mar­i­on­nette offerte. Le finale du texte prend la forme d’une apothéose sac­ri­fi­cielle. Poussée à s’élancer dans la flamme pour le plaisir des pré­da­teurs, la proie est immolée. Noctuelle, papil­lon blond, la fil­lette se retrou­ve cru­ci­fiée. His­toire de rapt, de mise à mort de la volup­té, Et surtout j’étais blonde fait pass­er entre l’enfance et le monde qui l’entoure la lame de la dévas­ta­tion. Comme si, entre « surtout » et « blonde », le « j’étais » du titre s’effondrait dans l’absence. Le scalpel faisant pass­er l’être à la trappe, ne reste que l’adverbe et l’adjectif de couleur. Les dessins en noir et blanc de Marie Borale­vi jouent de ce cli­mat entre bal­lade des chas­seurs et con­tes cru­els.

Véronique Bergen