Yourcenar et la question du politique : la sentinelle de la lucidité

Un coup de cœur du Car­net

Tan­guy DE WILDE D’ESTMAEL (dir.), L’écrivain et le poli­tique. Six essais sur Yource­nar, Avant-pro­pos de Jacques De Deck­er, Press­es Uni­ver­si­taires de Lou­vain, 2018, 114 p., 14,50 € / PDF : 9,99 €, ISBN : 978–2‑87558–728‑2

Actes de la journée qui s’est tenue à l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique le 19 décem­bre 2017 à l’occasion du tren­tième anniver­saire de la dis­pari­tion de Mar­guerite Yource­nar, L’écrivain et le poli­tique. Six essais sur Yource­nar inter­roge le rap­port de l’auteure de Mémoires d’Hadrien, L’œuvre au noir, Le coup de grâce au poli­tique. Un rap­port de prime abord peu évi­dent tant il est médié par le souci de l’universalisme. Jacques De Deck­er qui signe l’avant-propos, Bruno Blanck­e­man, Michèle Goslar, Tan­guy de Wilde, Luc Devoldere déga­gent la spé­ci­ficité de Yource­nar, à savoir un détache­ment, une méfi­ance envers la poli­tique (en tant que ges­tion des affaires humaines) et un intérêt omniprésent pour le poli­tique. Cet intérêt se traduit dou­ble­ment, au niveau de son œuvre et au niveau de sa vie, notam­ment au tra­vers de ses engage­ments écologiques à une époque où seuls quelques vision­naires, des décen­nies avant le réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui frappe la planète, aler­taient sur la crise envi­ron­nemen­tale, la six­ième extinc­tion des espèces ani­males, la déforesta­tion, le saccage des écosys­tèmes et de la bio­di­ver­sité.

Au tra­vers des six inter­ven­tions (Bruno Blanck­e­man, Francesca Couni­han, Luc Devoldere, Michèle Goslar, Alexan­dre Terneuil, Tan­guy de Wilde), deux champs de ques­tion­nement se dessi­nent : d’une part, « le grand livre du poli­tique » (Bruno Blanck­e­man) qu’est Mémoires d’Hadrien (1951), chef d’œuvre qui, dans une vision rétro­spec­tive à ver­tu prospec­tive, sonde l’empire d’Hadrien, plonge dans le passé afin de pro­pos­er des schèmes d’intelligibilité, des mod­èles poli­tiques à l’exercice du pou­voir après la Deux­ième Guerre mon­di­ale, d’autre part, la pen­sée écologique que, pio­nnière, Yource­nar a déployée dans ses romans, ses essais. Comme l’évoque Michèle Goslar, ses préoc­cu­pa­tions se déplaceront de l’histoire à la géolo­gie, de l’homme à la Terre : si « elle a con­stam­ment dénon­cé les bru­tal­ités à l’égard des bêtes, la pol­lu­tion des eaux, de la terre et des airs, elle aler­ta une des pre­mières sur les risques de perce­ment de la couche d’ozone, mili­ta con­tre l’abattage des jeunes pho­ques au Cana­da (…), fustigea la destruc­tion des forêts, les dan­gers de l’industrialisation (….), la pro­duc­tion de l’inutile et des gad­gets ».

Médi­ta­tions sub specie aeter­ni­tatis sur un mod­èle de gou­ver­nance avec l’empereur Hadrien, inter­ro­ga­tions sur la ten­sion entre « idéal et principe de réal­ité » (Bruno Blanck­e­man) dans l’exercice du pou­voir… Yource­nar éclaire le présent, ses apor­ies, par sa con­fronta­tion avec un passé antique, avec le passé de la Renais­sance (L’œuvre au noir) ou l’Italie mus­solin­i­enne (Denier du rêve) autant qu’elle réin­ter­prète le jadis par l’éclairage que lui pro­cure notre présent. Dans ce jeu sur des tem­po­ral­ités éloignées qui se croisent, l’Histoire, sa mémoire se voient res­saisies sous la focale intem­porelle d’une vision méta­physique des âges de l’humanité et de la Terre.

Deux fig­ures se découpent dans son œuvre : l’empereur Hadrien en qui se con­dense la quête du dirigeant à la hau­teur de sa tâche (creuse­ment de la ques­tion pla­toni­ci­enne « quel indi­vidu fera un bon gou­ver­nant pour les autres hommes ? ») et Zénon comme fig­ure de résis­tance à l’intolérance, à l’entreprise de domes­ti­ca­tion du monde, une entre­prise prométhéenne d’apprentis sor­ciers qui mena à la dévas­ta­tion actuelle de la Terre. Au tra­vers de Zénon, Yource­nar met en garde ses con­tem­po­rains et les généra­tions futures con­tre le pou­voir de destruc­tion que l’homme exerce sur lui-même et sur les formes du vivant. « L’homme est une entre­prise qui a con­tre elle le temps, la néces­sité, la for­tune, et l’imbécile et tou­jours crois­sante pri­mauté du nom­bre (…) Les hommes tueront l’homme » (L’œuvre au noir).

Nous avons, depuis lors, été sourds aux cris d’alerte lancés par Yource­nar et d’autres sen­tinelles de la lucid­ité. Celle qui mili­ta et mit en garde con­tre les con­séquences plané­taires délétères d’une méta­physique occi­den­tale au sein de laque­lle l’homme, « maître et pos­sesseur de la nature » (Descartes), est « le pré­da­teur-roi, le bûcheron des bêtes et l’assassin des arbres » (Yource­nar), celle qui s’inquiétait de la pos­si­bil­ité gran­dis­sante « de la destruc­tion de la Terre elle-même » ne pour­rait qu’exprimer son dés­espoir si elle reve­nait, le temps d’une per­mis­sion, sur une planète dévastée, ayant per­du en quar­ante ans et con­tin­u­ant de per­dre à un rythme accéléré ses forêts, soix­ante pour­cents des espèces ani­males, dans une détéri­o­ra­tion assas­sine de l’Indice Planète Vivante dont nous por­tons la respon­s­abil­ité.

Véronique Bergen