Quand deux mémoires s’enroulent…

Geneviève MAIRESSE, Les mémoires enroulées, Weyrich, 2019, 184 p., 15 €, ISBN : 9782874895302

Il y a des titres qui en dis­ent long. Celui du pre­mier roman que Geneviève Mairesse pub­lie dans la col­lec­tion « Les plumes du coq » des édi­tions Weyrich, Les mémoires enroulées, appar­tient à cette caté­gorie. Le réc­it se déroule sur qua­tre épo­ques : les années ’30, ’70, ’90 ain­si qu’en 2016, le temps que l’on imag­ine être celui de l’écriture.

Ce qui aurait pu être le roman d’une jeune Belge déportée pour faits de résis­tance durant la sec­onde Guerre mon­di­ale devient le roman de la recherche menée par la petite-nièce de cette femme pour savoir ce qui lui est arrivé en ces péri­odes som­bres et éprou­vantes.

L’auteure s’en explique dans le livre même :

J’ai écrit à pro­pos de la vie d’une jeune femme autonome, rem­plie d’envies de lib­erté, de joie, de fête, de libéra­tion, de risques aus­si, et qui a vu sa vie bas­culer quand la guerre a éclaté.
 (…) J’ai écrit pour installer une justesse, des nuances, des doutes, des secrets qui ne seront jamais dits à défaut de n’avoir pas pu les garder.
J’ai écrit parce que sa sur­vivance est empreinte de lib­erté. Et la lib­erté, c’est con­naître ses chaînes pour mieux s’en sépar­er. 

L’histoire entremêle qua­tre généra­tions de femmes autour de cette des­tinée unique à pro­pos de laque­lle la pro­tag­o­niste prin­ci­pale s’était tou­jours voulue dis­crète. C’est de ces non-dits que s’est nour­rie la nar­ra­tion de Geneviève Mairesse. Pour éclair­er et éclair­cir son pro­pos, elle mène l’enquête au Ser­vice des vic­times de la guerre, près de la gare du Midi, retrace l’histoire des Fonderies Brux­el­lois­es à Buda, près de Vil­vorde, nous rap­pelle que l’Hôtel Métro­pole était réqui­si­tion­né par les Alle­mands sous l’Occupation… Avec elle, nous décou­vrons sous un regard nou­veau des lieux qui font encore notre quo­ti­di­en. Quand cette grand-tante, Suzanne Hubeau, 32 ans, est arrêtée par la Gestapo, sa vie bas­cule. Siège de la Gestapo avenue Louise, prison de For­est, forter­esse de Schwäbisch-Gmünd et le retour au pays d’une revenante au corps étique, meur­tri, exsangue. Ces souf­frances appa­rais­sent peu à peu sous les mots de la nar­ra­trice-auteure, mais celle-ci enfant en avait une sorte de pré­science à tra­vers ses rêves som­bres et des indices cor­porels qui, tou­jours, ont sus­cité un malaise chez elle, comme elle s’en explique :

Les recherch­es doc­u­men­taires, objec­tives, soulèvent de nou­velles ques­tions. Je sol­licite alors cer­tains mem­bres de la famille et une sen­sa­tion de malaise appa­raît imper­cep­ti­ble­ment. Une impres­sion de décalage entre ce que je perçois de sa vie, sans la con­naître, et les expéri­ences divers­es vécues par ceux et celles qui l’ont côtoyée. Une sorte de dis­tor­sion d’une réal­ité que la généra­tion suiv­ante n’a pas pu inté­gr­er. J’entends par­fois quelques reproches à son encon­tre. Qu’elle a été trop impru­dente, trop bavarde, trop exces­sive dans son com­porte­ment d’anti… Des « trop » et des « pas assez » que je n’accepte pas. Qui réveil­lent en moi quelque chose de l’ordre de l’injuste alors que je recherche la « justesse ». 

Nous décou­vrons avec effare­ment les patholo­gies con­cen­tra­tionnaires dont souf­fre Suzanne alors que celle-ci, à la Libéra­tion, se sent incom­prise, peu soutenue, voire jugée. La zone de non-dits s’épaissit autour d’elle, aug­men­tant d’autant ses souf­frances. Pour­suiv­ant ses recherch­es, la nar­ra­trice décou­vre quel par­cours du com­bat­tant (de la com­bat­tante devri­ons-nous écrire) fut le sien pour être recon­nue en tant que Pris­on­nière Poli­tique. Les tra­casseries admin­is­tra­tives qu’on lui impose, notam­ment parce qu’elle est une femme, font froid dans le dos. L’auteure cite à ce pro­pos un arti­cle du jour­nal­iste-his­to­rien Chris­t­ian Laporte, tiré du Soir du 28 sep­tem­bre 1996 : « Vingt-huit ans ont été néces­saires pour que l’on étab­lisse une élé­men­taire équité entre invalides de guerre mas­culins et féminins. » Suzanne Hubeau est décédée à Brux­elles, le 7 juin 1992, à l’âge de 81 ans. Trop tôt donc pour lire cette réha­bil­i­ta­tion.

Michel Tor­rekens