Archives par étiquette : camps de concentration

Apprivoiser son Dibbouk

Irène KAUFER, Dibbouks, Antilope, 2021, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2379510502

kaufer dibbouksLes éditions de l’Antilope, dont la ligne éditoriale se concentre autour de « textes littéraires rendant compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive sur les cinq continents », accueillent dans leur catalogue le nouveau roman d’Irène Kaufer. Dibbouks, un texte singulier autour des identités. Continuer la lecture

À la recherche du tant perdu

Didier ROBERT, L’empreinte du silence, F. Deville, 2021, 150 p., 15 €, ISBN : 9782875990389

robert l empreinte du silenceLes secrets de famille, on le sait aujourd’hui, peuvent empeser l’existence de ceux et celles qui en supportent la charge, parfois sans le savoir. Ils ont la peau dure, peuvent faire sentir leurs effets par-delà les générations, jusqu’à ce que quelqu’un se décide à lever l’omerta et trouve les mots pour lever le verrou. C’est la démarche effectuée par Didier Robert qui est parti à la recherche d’un parent arrêté au petit matin par l’occupant allemand durant la Seconde guerre mondiale et qui n’est jamais revenu : Continuer la lecture

La voix/voie de la résilience

Jacqueline CALEMBERT, La nuit du manuscrit, Murmure des soirs, 2019, 110 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-54-7

« Les horreurs, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, nous atteignent tous à des degrés différents. Chacun se débrouille avec ce qu’il vit, ce qu’il ressent, ce qu’il endure, ce qu’il espère. » Voilà le postulat posé par Jacqueline Calembert dans son avant-propos, hommage à son père et à la capacité de résilience de celui-ci. Et c’est une illustration en mots qu’elle nous propose dans La nuit du manuscrit, histoire d’une rencontre à la fois fortuite et prédestinée de deux âmes agitées. Continuer la lecture

La ronde honnie

Stanislas COTTON, Le joli monde, Murmure des soirs, 2020, 94 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-58-5

Une plume s’offre à une autre pour écrire son œuvre posthume et raconter l’indicible, l’ineffable ; ce que personne ne peut accepter ni comprendre. Et surtout pas l’humanité. Peu avant sa mort, Ariel Bildzek, ce géant de la littérature mondiale, m’a révélé ce qu’il n’avait jamais raconté à personne.

La réalité nazie reste sans réponse possible, incommensurable et sans réconciliation entre l’être et l’humain. Et justement… si être humain n’était pas un lumineux supplément d’âme, mais bien une sombre erreur de la nature ? Je suis entré, j’ai repoussé le panneau et je me suis retrouvé nez à nez avec un type qui me souriait. J’ai remarqué une tête de mort sur le col de son uniforme.


Lire aussi : Écrire sur les camps aujourd’hui (C.I. 199)


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Hommage d’un destin cousu main à un costume prêt-à-porter

Un coup de cœur du Carnet

Nathalie SKOWRONEK, Un monde sur mesure, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 219 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-423-3

Dans la collection Espace Nord, les classiques de la littérature belge des siècles passés côtoient ce que Tanguy Habrand, son directeur, aime à appeler « les classiques de demain ». Parmi ces derniers, Un monde sur mesure de Nathalie Skowronek, tout jeune roman datant à peine de 2017, d’une autrice dont la bibliographie démarre en 2011. Dans ce récit en grande partie autobiographique, l’écrivaine se penche précisément sur ce qui a précédé sa carrière littéraire. Continuer la lecture

Stéphane Mandelbaum : c’est derrière que tout se passe, pas à l’avant-plan

Anne MONTFORT (dir.), Catalogue de l’exposition Stéphane Mandelbaum, préface de Bernard Blistène, textes d’Anne Monfort, Gérard Preszow, Choghakate Kazarian, Bruno Jean et Pierre Thoma, notes d’Anne Lemonnier, Éd. Dilecta/Centre Pompidou, 2019, 153 p., 30 €, ISBN : 978-2-37372-079-2

À l’occasion de l’exposition Stéphane Mandelbaum qui s’est tenue ce printemps au Centre Pompidou et qui s’ouvre au Musée Juif (du 14 juin au 22 septembre), les Éditions Dilecta/Centre Pompidou publient un saisissant catalogue de l’artiste assassiné en décembre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans. Qui rencontre les dessins, les gravures de Stéphane Mandelbaum fait l’expérience d’un choc sensoriel. La sidération et le trouble que ses créations induisent naissent de l’intensité dramatique de ses portraits, de la déconstruction qu’elles opèrent de l’espace et des formes afin de convoquer l’irreprésentable. La déroute des formes sous les forces d’un trait sismique se renforce par une articulation singulière du visuel et du textuel qui peut faire songer à leur alliance chez Jean-Michel Basquiat. Magnifiquement conçu, présentant une centaine de dessins, le catalogue montre, au travers des textes d’Anne Monfort, Gérard Preszow, Choghakate Kazarian, d’un entretien entre Bruno Jean et Pierre Thoma, des notes d’Anne Lemonnier  — certains ont connu l’artiste —, un univers stéphanemandelbaumien hautement chargé en vertiges. Continuer la lecture

Quand deux mémoires s’enroulent…

Geneviève MAIRESSE, Les mémoires enroulées, Weyrich, 2019, 184 p., 15 €, ISBN : 9782874895302

Il y a des titres qui en disent long. Celui du premier roman que Geneviève Mairesse publie dans la collection « Les plumes du coq » des éditions Weyrich, Les mémoires enroulées, appartient à cette catégorie. Le récit se déroule sur quatre époques : les années ’30, ’70, ’90 ainsi qu’en 2016, le temps que l’on imagine être celui de l’écriture. Continuer la lecture

Un drôle de petit grain de sable

Armel JOB, Une drôle de fille, Robert Laffont, 2019, 288 p., 19,50€ / ePub : 12,99€, ISBN : 978-2221239872

Armel Job emmène le lecteur dans le monde de son nouveau roman. Cette histoire de famille, terrible, dans une tension qui augmente jusqu’à la toute fin du livre avec la chiquenaude finale, vous tiendra assurément en haleine.

L’auteur continue d’ausculter l’âme humaine – avec une préférence pour les zones d’ombre et les nuances de gris, d’explorer les eaux profondes sous la surface des convenances et des bons sentiments, de sonder le microcosme des familles et des petites villes. Continuer la lecture

« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fernand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au destin contrarié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978-2-930876-13-9

Qui, après avoir lu le livre de Fernand Lisse sur le Père Léon Leloir, pourra encore soutenir que les ecclésiastiques sont des hommes sans biographie ? Bien sûr, les vœux qu’ils prononcent les engagent sur la voie d’un total sacrifice de soi, dans la mesure où, épousant le Christ, ils se donnent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renoncement et l’abnégation ne représentent pas la « perte de soi » ; ils permettent au contraire la construction d’une destinée spirituelle qui demeure inscrite dans une temporalité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur existence individuelle n’est pas moins intéressante à retracer que celle d’un écrivain, d’un militaire, d’un ingénieur, d’un artisan ou de n’importe quel inconnu qui ne mérite jamais de le rester. Continuer la lecture

La caserne Dossin, antichambre d’Auschwitz

Laurence SCHRAM, L’antichambre d’Auschwitz. Dossin, Éd. Racine/Fondation Auschwitz de Bruxelles, 2018, 352 p., 24,95€, ISBN : 9782390250067

couverture_155x240_DOSSIN_couverture_lÈopold_155x240Le remarquable ouvrage de Laurence Schram comble un vide dans les travaux d’historiens et dans la mémoire collective en livrant une étude approfondie sur le camp de rassemblement, le SS-Sammellager für Juden, la caserne Dossin à Malines. Dans l’abondante littérature autour de la Shoah, consacrée à l’entreprise d’extermination totale des Juifs d’Europe mise en œuvre par les nazis dans le cadre de la « Solution finale de la Question juive », rares sont les historiens à s’être penchés sur les camps de rassemblement (Dossin en Belgique, Drancy en France, Westerbork aux Pays-Bas, Fossoli à Carpi en Italie…) dans lesquels les Juifs transitaient avant d’être déportés vers Auschwitz-Birkenau ou d’autres centres d’extermination. Le premier à avoir évoqué la caserne Dossin est Maxime Steinberg dont Laurence Schram fut la collaboratrice. Dans ce lieu destiné aux déportés raciaux venus de Belgique et du Nord de la France, 25.628 prisonniers furent enfermés, « 25.274 Juifs et 354 Tsiganes, âgés de 39 jours à 93 ans » et « envoyés de ce lieu à Auschwitz-Birkenau ». La caserne Dossin s’inscrit dans la planification de la Solution finale : elle constitue l’antichambre d’Auschwitz, la zone transitoire avant l’anéantissement. En 1945, des 25.628 déportés, on comptera 1.251 survivants, soit moins de 5 %. Continuer la lecture

Se battre, toujours se battre

Isabelle BIELECKI, Les tulipes du Japon, M.E.O., 2018, 238 p., 18 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-8070-0143-5

bielecki les tulipes du japon.jpgAprès un premier roman Les mots de Russie (éd. E.M.E.), remarqué par le prix des Amis des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles, plusieurs recueils de poésie ainsi que des pièces de théâtre et des nouvelles, Isabelle Bielecki propose un deuxième roman, Les tulipes du Japon, aux éditions M.E.O. Le roman d’une femme au parcours étonnant à travers lequel le lecteur est en droit de lire des accents autobiographiques, à partir des éléments que lui fournit la quatrième de couverture. Continuer la lecture

Une vie en éclats

Un coup de cœur du Carnet

Annick WALACHNIEWICZ, Il ne portait pas de chandail, L’Arbre à paroles, coll. « If », 2018, 184 p., 18 €, ISBN : 9-782874-066665

walachniewicz il ne portait pas de chandailJe vous le concède, le nom de l’auteure n’est pas facile à retenir et pourtant, ce n’est en aucun cas une raison de rater le premier roman d’Annick Walachniewicz, Il ne portait pas de chandail, qui sortira dans quelques jours aux éditions de l’Arbre à Paroles, dans la collection narrative « iF ».

Tout commence à l’Ouest, en 2012, avec Dora et Hans qui viennent « lui » annoncer que son père, dont on apprendra bientôt qu’il est décédé en 2001, « était prisonnier dans un camp d’extermination.  Il travaillait dans les chambres à gaz, dans les fours. » Continuer la lecture

Le passage du témoin

Un coup de cœur du Carnet

André GOLDBERG (photographies), Dominique ROZENBERG (témoignages recueillis), Le Passage du Témoin, Portraits et témoignages de rescapés des camps de concentration et d’extermination nazis, Lettre volée, co-édition Mémoire d’Auschwitz/Fondation Auschwitz, 2017, 248 p., 25 €, ISBN : 978-2873175016
Une exposition se tient au Museum Kazerne Dossin jusqu’au 30 janvier 2018.

passage du témoinLes livres qui s’élèvent au performatif, qui réalisent ce que leur titre annonce appartiennent à la classe rare des intercesseurs. Dotée de nouvelles préfaces, d’un historique actualisé, cette nouvelle édition du Passage du Témoin est un événement comme il le fut en 1995. Composé de souveraines photographies d’André Goldberg et de trente-sept témoignages de rescapés des camps nazis recueillis par Dominique Rozenberg, il lègue aux générations présentes et futures des concrétions de vie, les expériences singulières de ceux et celles qui ont survécu à l’enfer des camps. Ce livre est un bâton témoin qui passera de génération en génération afin que ces vies qui furent plongées dans l’inhumain ne sombrent pas dans l’oubli. Continuer la lecture

Un dialogue posthume : Bruna et moi

Marc PIRLET, Un jour comme un oiseau, Esneux, Murmure des soirs, 2016, 139 p., 10€   ISBN : 978-2-930657-33-2

pirletPar l’intermédiaire d’un ami, Marc Pirlet rencontre pour la première fois en avril 2013 Bruna, une vieille dame qui habite sur les hauteurs de Seraing. Celle-ci vient souvent l’après-midi en ville, à Liège, prendre un chocolat chaud dans un endroit accueillant sa solitude. Pourquoi va-t-il la rencontrer, bientôt régulièrement ? Parce que cette dame menue, charmante d’ailleurs, a une histoire qu’elle a longtemps tenue sous silence mais qui maintenant, alors qu’elle a atteint quatre-vingt-six ans, doit se confier. C’est avec constance et ferveur que Marc Pirlet va l’écouter et recueillir des propos qu’il faut communiquer à tous. C’est en effet une confidence de l’enfer vécu que Bruna tient à faire avant de disparaître, pour que rien ne s’oublie, ne se perde de la mémoire. L’enfer, ce sont ces années passées dans les camps de concentration nazis, les camps de la mort. C’est en 1941 que Bruna, qui a 16 ans, et son frère sont arrêtés dans la maison familiale de Seraing par les agents de la Gestapo qui recherchent le père, communiste polonais, disparu depuis l’exode de mai 1940. Rapidement déportée en Allemagne et à travers plusieurs lieux de détention, elle arrive au sinistre camp de Ravensbrück où elle passera plusieurs années terribles avant de terminer dans cet autre enfer qu’était Bergen-Belsen, d’où elle sera libérée puis rapatriée vers la Belgique en état d’extrême faiblesse. Continuer la lecture

Banaliser la Shoah?

Un coup de cœur du Carnet

Nathalie SKOWRONEK, La Shoah de Monsieur Durand, Paris, Gallimard, 2015, 59 p., 7,50 €

 

skowronekParu en 2013, Max en apparence représentait pour Nathalie Skowronek l’aboutissement d’une longue interrogation sur sa situation de petite-fille de déporté, une réponse à ses questions lancinantes, dont certaines restaient pourtant sans réponse. Dès le début de son essai, La Shoah de Monsieur Durand, elle marque cependant sa déception : Max en apparence n’arrivait-il pas trop tard ? Le discours sur la Shoah n’est-il pas en train de changer complètement de nature ? Continuer la lecture

Un Van Loo nouveau

Un coup de coeur du Carnet

Alain BERENBOOM, La fortune Gutmeyer. Une nouvelle enquête de Michel Van Loo, Bruxelles, Genèse éditions, 2015, 272 p., 22,50 €/ePub : 12.99 €

berenboom_duhamelEn 2008, avec Périls en ce royaume, Alain Berenboom crée le personnage de Michel Van Loo, privé quelque peu « looser » qui doit la réussite de ses enquêtes à l’aide de sa fiancée Anne, shampouineuse de son état. Dans les trois titres déjà parus de la série, Berenboom dresse un portrait fidèle de la Belgique de l’immédiat après-guerre, de ses  problématiques politiques et sociales, et décrit en termes justes l’ambiance particulière de ces années-là. Mais il publie parallèlement des livres qui se démarquent à la fois des Van Loo et des romans qu’il a publiés avant ceux-ci. On songe à Messie malgré tout, nouvelles sur l’éventualité du retour du Messie ; et bien sûr à Monsieur Optimiste, où il dresse le portrait de son père, Juif polonais réfugié en Belgique où il tient une pharmacie, à Schaerbeek. (Sous le nom d’Hubert, il apparaît dans les Van Loo.) Le sort de la famille Berenboom est évoqué largement dans Monsieur Optimiste, mais la cruauté de l’extermination dans les camps n’est suggérée qu’à demi-mots. Continuer la lecture