Sait-on jamais tout ce que le passé nous réserve ?

Marie-Bernadette MARS, L’échelle des Zagoria, Academia, 2019, 218 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-8061-0452-6

Voici le récit sensible d’une jeune femme qui accompagne son aînée vers la fin de ses jours. Au fil des visites que Léa rend à sa grand-mère Stamatia, elle constate les progrès de la maladie qui embrouille les méandres de l’esprit de son aïeule. Les moments de lucidité deviennent plus rares, mais ils sont d’une grande intensité relationnelle. À ses côtés, la jeune fille découvre des pans de souvenirs anciens dont elle n’avait pas connaissance et qui portent sur la période qui a précédé son arrivée en Belgique. De la jeunesse de Stamatia, elle sait peu de choses hormis son veuvage précoce suite au décès accidentel de son mari et son arrivée en Belgique qui la coupera définitivement de ses racines grecques. À mesure que se suivent ses visites, sa grand-mère précise une demande : elle souhaite que Léa parte à la recherche de Maria, sa très proche amie d’enfance, dans son village natal de Tsepelovo.

À la faveur de cette requête, le récit prend une tournure nouvelle. En effet, en préparant son départ pour la Grèce, Léa mesure qu’elle va s’en aller à la recherche d’une part de sa propre histoire qu’elle n’a jusqu’ici pas vraiment cherché à connaître. Pour des raisons que la jeune femme ignore encore, sa grand-mère est toujours restée très discrète sur son passé dans son pays natal. Le voyage sera l’occasion pour elle de découvrir un chapitre de l’histoire de sa famille et de faire la connaissance d’un pays dont elle ignore presque tout.  

Arrivée sur place, elle est accueillie chaleureusement par Maria qui éprouve un plaisir réel à lui ouvrir ses souvenirs. Photos à l’appui, elle rend vie à l’enfance partagée avec Stamatia et lui permet de comprendre le contexte d’une jeunesse gâchée par la guerre civile. Elle lui permet de se rendre aussi sur les lieux clés de leur enfance. Au travers de son récit, c’est la Grèce de colonels qui reprend forme et nous permet de mesurer la terreur d’un régime militaire et les dégâts de celle-ci dans la population. Les drames n’ont épargné aucune famille et les blessures ne sont pas encore refermées. Au vu des informations qu’elle reçoit, Léa comprend pourquoi sa grand-mère l’a envoyée dans son village natal : en s’y déplaçant, elle a remonté la ligne du temps de sa famille, mais aussi celle  d’un pays qu’elle connaissait mal. Et surtout, lui sont livrées les conditions du départ vers la Belgique, sujet sur lequel Stamatia ne s’était jamais exprimée et dont l’énigme lui est dévoilée.

En définitive, ce roman ouvre des portes successives qui dépassent de loin le récit d’une fin de vie. Avant toute chose, il est animé par des femmes qui osent et qui, même dans des contextes qui les relèguent a priori au second plan, jouent un rôle déterminant. Leur visage émerge résolument d’une société patriarcale et des conflits dont on les tenait éloignées. En cela, Marie-Bernadette Mars donne un écho moderne à la démarche qui avait présidé à son premier roman (Kilissa, Academia, 2015) qui s’attachait au destin des femmes de héros grecs antiques. De plus, elle dresse le portrait d’un pays qui mérite d’être mieux connu et qui, au cours des cinq dernières décennies, a vécu des modifications substantielles. Elle rappelle aussi qu’on ne saurait résumer une nation à sa dette …. L’autrice, qui a été professeur de grec ancien et maîtrise le grec moderne, met à profit sa connaissance approfondie d’un pays qu’elle chérit et visite régulièrement, rappelant qu’il gagne à être connu au-delà des clichés. La chaleur des mots et le ressort de l’intrigue font le reste. Le tout forme une fable généreuse aux facettes multiples servie par une écriture soignée et élégante que l’on se prend déjà à espérer retrouver pour d’autres aventures.  

Thierry Detienne