Atelier de parole collective

Vin­cent THOLOMÉ, 4 QIB & 4QTP, Rêves et vies d’Alphonse Brown, Mike Triso, Hen­ri M et Diego Dora, Mael­ström, 2019, 52 p., 5 €, ISBN : 978–2‑87505–342‑8

tholome reves et vies d alphonse brown couverture maelströmÀ dix repris­es, Vin­cent Tholomé a ren­con­tré des élèves de l’Institut Tech­nique de Namur, recueil­li leurs vies, leurs rêves, leurs pen­sées, leurs silences. Comme ces ado­les­cents de 4 QIB (4ème qual­i­fi­ca­tion indus­trie du bois) et de 4 QTP (4ème qual­i­fi­ca­tion en travaux publics) assem­blent des machines, des meubles, ici, avec Vin­cent Tholomé, ils assem­blent des frag­ments de leurs vies, con­stru­isent un réc­it qui a la par­tic­u­lar­ité d’être fon­du en un seul texte col­lec­tif, scan­dé par les noms d’Alphonse Brown, Mike Triso, Hen­ri M et Diego Dora. La cir­cu­la­tion de la parole per­met d’interroger les rap­ports à soi, aux autres, au monde. Vin­cent Tholomé place la démarche sous le signe de l’art japon­ais du kintsu­gi, l’art de rec­oller les restes, de rassem­bler les ruines, les morceaux d’un bol brisé.

Con­fi­ant, sans tabou ni cen­sure, leurs désirs, leurs angoiss­es, les ado­les­cents expri­ment ce qui est le plus sou­vent tu, livrent leurs rela­tions aux machines, aux lieux de l’école, au quo­ti­di­en.  « Des fois, je suis comme un ice­berg dont on ne voit qu’une par­tie » con­fie l’un d’eux. Radi­ogra­phie de leurs inscrip­tions dans la société, vari­a­tions des humeurs au fil des jours, libéra­tion de ce qui bruit dans les corps, dans les têtes… Alphonse Brown attribue des noms aux objets qui l’entourent (« J’appelle Pauline ma garde-robe »). L’atelier de parole col­lec­tive génère des exer­ci­ces d’introspection. Pour eux, la vie est un ring sauvage, le dehors est parsemé de forces hos­tiles. Il s’agit d’échapper aux mor­sures, de se bat­tre, de tenir bon à l’heure de la dévas­ta­tion envi­ron­nemen­tale qui préoc­cupe les ado­les­cents.

Je bois ensuite un ice tea en con­tem­plant le méchant réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui attaque petit à petit la bougie de ma vie

L’ancrage dans l’existence passe chez Mike Triso par une rela­tion priv­ilégiée aux lieux, une poé­tique des espaces, une atti­rance pour leurs mys­tères. L’attention au génie des lieux se porte sur une cour, le bureau du chef d’atelier, l’établi (une bête qui peut être féroce, pleine de dan­gers, où les élèves par­fois se blessent), le couloir vers l’internat… Les rêves bondis­sent dans les têtes. La pas­sion  des objets rap­pelle Fran­cis Ponge.

Quand la machine devient machine à rêver­ies, on quitte Mike Triso pour Hen­ri M, le songeur qui capte dans les objets ce que per­son­ne ne perçoit, les détails méprisés. Dans une poutre de béton, il voit un drag­on. Son regard saisit dans les choses, les êtres, les événe­ments ce qui est invis­i­ble pour les autres. Mike Triso rêve le réel, y super­pose son imag­i­naire, s’abandonne au ver­tige des inter­ro­ga­tions (« d’où vien­nent mes vête­ments ? », la vache qui a don­né son cuir à la con­fec­tion de mes chaus­sures avait-elle un nom ? Quel était le vert de son pâturage ?). Voy­ant au tra­vers des objets, il écoute leur vie intime, observe leur tex­ture, leur matière. Au milieu du non-savoir (les objets pensent-ils ? Rêvent-ils ?), une cer­ti­tude émerge : « Je sais qu’on est des ombres mortelles ».

Nou­veau voy­age avec Diego Dora, « à l’humour noir et grinçant », qui relève l’absence de filles dans les ate­liers. « J’ai envie, le matin, de mor­dre comme un chien » « Alors, après, j’ai honte ». S’élève un grand chant au con­di­tion­nel, l’évocation d’une vie hypothé­tique, d’une méta­mor­phose intérieure qui per­me­t­trait d’exister autrement, d’avoir une amoureuse avec qui vivre. Le présent décolle vers un futur qui se tord dans des rêves des­tinés à rester dans l’onirisme. L’actuel s’envole vers un avenir qui n’est pas à portée de main. « On croirait à un monde meilleur ». Face aux com­bats de rue, aux néo-nazis, aux arresta­tions poli­cières, Diego Dora et son amie vivraient entourés d’éléphants, d’araignées et de poules, soudés par l’amour.

Ce qui ressort des rêves des étu­di­ants en tech­nique, c’est que la vie ne relève pas de la mécanique, de la plan­i­fi­ca­tion : son machin­isme est sauvage, aléa­toire, inven­tif, tout en sauts, en bifur­ca­tions et loop­ings imprévis­i­bles. Il fal­lait un poète comme Vin­cent Tholomé, esprit libre, fron­deur, poète et per­former de l’intempestif, pour pro­duire cet agence­ment col­lec­tif d’énonciation à l’écart de tous les con­di­tion­nements et dik­tats soci­aux. L’existence n’est sol­u­ble dans aucune équa­tion. 

Sig­nalons qu’en 2018, Vin­cent Tholomé et les élèves de 4TQMA de la même école ont pub­lié chez Mael­ström Reevo­lu­tion La mécanique auto­mo­bile.

Véronique Bergen