Les six premières autrices de l’Académie royale

Quand il est question de femmes et d’Académie, l’exemple qui surgit le plus souvent (dans le monde francophone du moins) est celui de Marguerite Yourcenar, première autrice admise à l’Académie française. C’était en 1980 ; l’Académie avait été fondée en 1634. Quelque trois siècles après sa voisine hexagonale, en 1920, la Belgique s’est dotée d’une Académie royale de langue et de littérature françaises (Arllfb), composée comme l’Académie française de 40 membres. Différence notable : l’Académie belge a été mixte dès sa naissance. 60 ans, donc, avant que Yourcenar ne fasse son entrée sous la Coupole. Une Yourcenar qui était d’ailleurs membre de l’Académie belge depuis 10 ans (1970) lorsqu’elle est devenue immortelle

L’Académie belge est créée sur proposition de Jules Destrée, alors ministre des Sciences et des Arts. Il s’était d’emblée montré explicite dans sa volonté d’inclure des femmes dans l’Académie. Il notait ainsi, dans son Rapport au roi : «Dans ces dernières années les femmes de lettres ont donné trop d’incontestables preuves de talent pour que l’on songe à les écarter d’une Compagnie littéraire». Nuance de taille : mixte ne veut pas dire paritaire. Loin s’en faut. Parmi les 30 membres belges (20 littéraires et 10 philologues) et 10 membres étrangers (6 littéraires et 4 philologues), élus à vie par cooptation (c’est-à-dire sans dépôt de candidature), les académiciennes restent largement minoritaires. Leur présence progresse toutefois : elles sont aujourd’hui 10, alors qu’elles étaient… une seule à la création de l’institution.

Présentation, par ordre chronologique de leur entrée, des 6 premières membres de l’Académie royale.

1 – Anna de Noailles : une femme parmi les 40 

Anna de Noailles

L’Académie est créée en 1920 sur proposition de Jules Destrée. Elle compte alors quatorze membres fondateurs (tous des hommes) : Henry Carton de Wiart, Auguste Doutrepont, Georges Eekhoud, Jules Feller, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Jean Haust, Hubert Krains, Maurice Maeterlinck, Albert Mockel, Fernand Severin, Paul Spaak, Maurice Wilmotte et Gustave Vanzype. Pour atteindre les 40 membres prévus par ses statuts, ils sont rejoints, dans les mois qui suivent, par seize autres membres belges et dix étrangers. C’est parmi ces derniers que se trouve l’unique académicienne : le 4 juin 1921, Anna de Noailles devient la toute première titulaire du siège 33, dévolu à un « membre étranger littéraire ».

D’origine roumaine par son père et grecque par sa mère, Anna Élisabeth Bibesco-Brancovan, comtesse de Noailles, nait à Paris le 15 novembre 1876. Si elle a écrit des romans et une autobiographie (Le livre de ma vie), son œuvre est essentiellement poétique (Les forces éternelles, 1920 ; Passions et vanités, 1926 ; Poèmes d’enfance, 1929). Elle a aussi remarquablement contribué à la vie littéraire et culturelle de son temps. Son salon était fréquenté par Gide, Rostand, Barrès, Cocteau ou encore Mauriac. Elle est également l’une des fondatrices et première présidente du prix littéraire Vie heureuse, qui deviendra le prix Femina. Créé en contestation d’un prix Goncourt jugé trop misogyne, ce prix avait (et a toujours) la particularité d’être décerné par un jury exclusivement féminin.

2 – Colette, la successeure 

Colette

Décédée le 30 avril 1933, Anna de Noailles n’aura pas croisé de consœur lors de ses passages par l’Académie royale. La deuxième autrice à y entrer est en effet… sa successeure : Colette, qui reprend le siège 33 devenu vacant.


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À la Française (d’origine roumaine) Anna de Noailles succède donc une autre Française, et habituée de surcroit du salon de la première. Née en 1873, Colette ne recevra la reconnaissance littéraire qu’assez tardivement, au gré d’une trajectoire sans doute symptomatique de la place des femmes (de Lettres) dans la société de son temps. Ses premiers livres, la série des « Claudine », paraissent en effet sous le nom de son mari, Henri Gauthier-Villars, dit Willy, qui ne se prive pas de retoucher les écrits de sa femme. Séparée de lui en 1905, Colette devient mime pour gagner sa vie, entame une liaison avec Missy, la marquise de Belbeuf et se taille par la même occasion une réputation sulfureuse. Elle écrit désormais sous son seul nom les livres qui lui vaudront une stature littéraire internationale : Les vrilles de la vigne, L’ingénue libertine, Le blé en herbe ou encore La chatte

Deuxième écrivaine à intégrer l’Académie royale, Colette a aussi été la deuxième femme membre de l’Académie Goncourt – et la première à la présider (de 1949 à 1954).  

3 – Marie Gevers, la première Belge

Marie Gevers

Il faut attendre le 9 avril 1938 pour que la première autrice belge fasse son entrée à l’Académie royale. Cet honneur échoit à Marie Gevers, élue au siège 17, où elle succède à Léopold Courouble. Les portes s’ouvrent lentement pour les femmes : après Gevers, il faudra attendre 1956 pour qu’une deuxième autrice entre en qualité de « membre belge littéraire » : ce sera Suzanne Lilar. Pour l’anecdote : Marie Gevers et Suzanne Lilar ont en commun d’avoir eu pour successeurs à l’Académie leurs enfants, le siège de Gevers étant repris par Paul Willems et celui de Suzanne Lilar par Françoise Mallet-Joris. Le siège en question, le 13, est d’ailleurs devenu le plus féminin de l’Académie, puisqu’à son premier occupant, Gustave Vanzype, ont succédé 3 occupantes (Suzanne Lilar, Françoise Mallet-Joris et aujourd’hui Corinne Hoex). 

Née en 1883 dans le domaine de Missembourg au bord de l’Escaut, Marie Gevers fait partie de cette génération d’écrivains francophones de Flandre. Elle a été encouragée dans ses premiers pas littéraires par Verhaeren et Max Elskamp. Elle a écrit tout d’abord de la poésie avant de se tourner vers le récit et le roman. Le fil rouge de son œuvre est certainement la nature et l’éblouissement qu’elle procure. Autrice de La comtesse des digues, Madame Orpha ou encore Paix sur les champs, Marie Gevers est aujourd’hui une indiscutable classique de la littérature belge francophone et compte parmi les écrivains les mieux représentés dans la collection patrimoniale « Espace Nord ». 

4  – Julia Bastin, la première philologue

Julia Bastin

Lorsqu’elle entre à l’Académie royale en 1945, succédant à Jules Feller au fauteuil 4, Julia Bastin est la première académicienne, belge ou étrangère, admise au titre de philologue. 

Née en 1888 à Liège, Julia Bastin obtient un diplôme de régente de l’École moyenne de l’État. Elle poursuit ensuite des études à La Haye, puis, quand la guerre éclate, passe en Angleterre. Elle étude alors au Bedford College de l’université de Londres, où elle découvre la littérature française du Moyen Âge : une révélation. Ses travaux porteront dès lors principalement sur la littérature médiévale, notamment Froissart, Rutebeuf ou Philippe de Commynes – une discipline qu’elle enseignera à l’ULB à partir de 1931. Parallèlement, son polyglottisme, développé par ses études à l’étranger, la conduit à la traduction. On lui doit par exemple deux traductions d’Aldous Huxley :  Chrome Yellow, publié sous le titre Jaune de chrome, et Those Barren Leaves devenu Marina di Vezza.

5 – Émilie Noulet, l’exégète des poètes

Emilie Noulet

8 ans après son entrée à l’Académie, Julia Bastin y est rejointe par une deuxième philologue, belge elle aussi : le 14 novembre 1953, Émilie Noulet succède à Servais Étienne au fauteuil 30. 

Née en 1892, Émilie Noulet obtient d’abord un diplôme de régendat, comme Julia Bastin. Après la Première guerre mondiale, elle poursuit sa formation dans la section de philologie romane de l’Université libre de Bruxelles, dont elle est la première femme diplômée. Assistante dans la même université, elle prépare puis soutient une thèse consacrée à L’œuvre poétique de Stéphane Mallarmé. Partie rejoindre son mari, le poète catalan Josep Carner, au Mexique, elle revient en Belgique après la Deuxième guerre mondiale. Elle deviendra chargée de cours, puis professeure ordinaire à l’ULB, tout en s’affirmant comme une grande spécialiste de la poésie moderne, se délectant de Rimbaud, Corbière, Mallarmé ou encore Valéry. 

6 – Marthe Bibesco, une existence romanesque

Marthe Bibesco

Le 8 janvier 1955, l’Académie royale accueille la… cousine d’Anna de Noailles, Marthe Bibesco, au fauteuil 37, où elle succède à Édouard Montpetit . Élue au titre de « membre littéraire étranger » comme Colette, elle n’y croisera pas l’autrice du Blé en herbe, décédée le 4 août 1954. 

Roumaine installée tôt en France avec ses parents, Marthe Bibesco a parlé le français couramment avant d’apprendre le roumain, ce qui n’était pas inhabituel parmi l’aristocratie de l’époque. Mariée très jeune au prince Bibesco, elle mène une existence mondaine qui lui fait rencontrer l’intelligentsia européenne de l’époque. Elle entre véritablement en écriture en 1924, avec la parution du Perroquet vert, puis de Catherine-Paris en 1927 ou encore Au bal avec Marcel Proust, qui lui valent un succès d’estime. La Deuxième guerre mondiale la laisse ruinée ; elle se met à écrire pour gagner sa vie – avec un certain succès. 

Et aujourd’hui…

Après ces six autrices, dix-neuf autres sont devenues académiciennes. À la veille de son centenaire, l’Arllfb affiche donc un bilan de 25 académiciennes pour 172 académiciens. Sur 40 sièges, 24 ont été occupés exclusivement par des hommes. Aucune femme n’a jamais exercé la fonction de Secrétaire perpétuel

Verre à moitié vide ou à moitié plein? L’évolution est lente, certes, notamment parce que les académicien-ne-s sont élu-e-s à vie. Mais la composition actuelle de l’Académie est la plus féminine de toute son histoire – reflet de l’évolution de la société, mais aussi du volontarisme du Secrétaire perpétuel Jacques De Decker.  On y retrouve 10 femmes : Danielle Bajomée, Sophie Basch, Lydia Flem, Véronique Bergen, Corinne Hoex, Caroline Lamarche, Amélie Nothomb, Marie-Claire Blais, Sylvie Germain et Marie-José Béguelin. Celle-ci est par ailleurs la première – et toujours la seule – femme à siéger en qualité de « membre étranger philologue ». Elle est entrée à l’Académie en 2008.