Blake et Mortimer revisited

François SCHUITEN, Jaco VAN DORMAEL, Thomas GUNZIG, Lau­rent DURIEUX, Le dernier pharaon, Autour de Blake & Mor­timer, t. 11, Dar­gaud, 2019, 92 p., 17,95 €, ISBN : 9782870972809
Égale­ment ver­sion demi-for­mat à l’italienne. Ver­sion en noir et blanc à paraître en novem­bre 2019.

Avec Le Dernier pharaon, Autour de Blake & Mor­timer, t. 11, le quar­tet com­posé de François Schuiten (dessin et scé­nario), Jaco Van Dor­mael (scé­nario), Thomas Gun­zig (scé­nario), Lau­rent Durieux (couleur) met géniale­ment ses pas dans ceux d’Edgar P. Jacobs, créa­teur de la série Black & Mor­timer. L’album décline com­bi­en pro­longer une œuvre, c’est la révéler à elle-même, la pour­suiv­re en l’actualisant. Mar­quée par l’imaginaire et la puis­sance graphique de François Schuiten, la revis­i­ta­tion de l’univers d’Edgar P. Jacobs renoue avec Le mys­tère de la grande pyra­mide (1954). L’album s’ouvre sur  la pyra­mide de Khéops. Blake et Mor­timer se réveil­lent dans la cham­bre de la reine, frap­pés d’amnésie. Des années plus tard, appelé à Brux­elles afin d’étudier l’étrange ray­on­nement élec­tro­mag­né­tique qui, émanant du Palais de Jus­tice, a la pro­priété de ren­dre inopérants les appareils élec­triques, le pro­fesseur Mor­timer décou­vre un mur d’hiéroglyphes, des représen­ta­tions de Seth et autres divinités dont, féru d’égyptologie, Joseph Poe­laert a truf­fé son colosse de pierre. Tan­dis que Mor­timer et Hen­ri, le seigneur des lieux, avan­cent vers le Graal, le lieu secret d’où provient le phénomène d’irradiation, une défla­gra­tion lumineuse embrase le Palais, défer­le dans les rues de Brux­elles. Sur ordre de l’armée, les habi­tants sont évac­ués et déser­tent la cap­i­tale. Une cage de Fara­day enserre l’édifice afin de con­tenir son mag­nétisme. Une enceinte mure la ville qui, au fil des mois, se mue en une ville fan­tôme où la nature reprend ses droits, où les ani­maux sauvages ont établi leurs quartiers.

Refu­sant de quit­ter le périmètre inter­dit, des citoyens désireux d’inventer un autre monde — un monde aux antipodes du con­sumérisme actuel et du pro­duc­tivisme mor­tifère — met­tent tous leurs espoirs dans les ver­tus sal­va­tri­ces du ray­on­nement. Afin de déclencher ce dernier, ils met­tent au point une opéra­tion. Bien qu’elle échoue, le mys­térieux ani­mal de pierre se remet à cracher sa lumière verte. Black-out général­isé. Les machines, les avions, les ordi­na­teurs du monde entier s’arrêtent, « adieu les ban­ques, adieu la dette du Tiers-Monde ». Le print­emps de la révo­lu­tion mon­di­ale a pour levi­er le mastodonte de Poe­laert, lequel, en libérant sa colos­sale énergie cos­motel­lurique, signe le coup d’arrêt de la tech­nolo­gie. Le som­meil des habi­tants est con­t­a­m­iné par des cauchemars provo­qués par le ray­on­nement. Face à l’arrêt défini­tif et irréversible de l’électronique mon­di­ale — panne qui signe la fin du néolibéral­isme, du prométhéisme tech­nologique —, le pou­voir inter­na­tion­al réag­it, l’armée décide de lancer sur le Palais de Jus­tice des mis­siles chargés de le détru­ire. Met­tant au point un remède pire que le mal, ordon­na­trice de l’inhumain, l’armée men­ace d’entraîner la fin du monde sous cou­vert de ten­ter de le sauver. La solu­tion est frap­pée par la folie dès lors qu’elle crée le risque d’une réac­tion en chaîne. Haut gradé de l’armée bri­tan­nique, Blake met­tra tout en œuvre pour écarter cette déci­sion. Alors qu’ils se sont per­dus de vue depuis des années, il charge Mor­timer de sauver la donne, de retourn­er dans le ven­tre du Palais afin de met­tre fin au ray­on­nement. Nous ne révélerons pas les retourne­ments et cli­max d’une intrigue menée de main de maître.

D’une écri­t­ure à la fois inci­sive et onirique, le scé­nario remar­quable­ment effi­cace, riche en rebondisse­ments, campe un monde où s’affrontent la folie et la sagesse, le risque d’apocalypse et le sauve­tage de l’univers.

Si le dernier pharaon n’est autre que Mor­timer comme le révèle le per­son­nage de Lisa, l’ultime pharaon, c’est aus­si François Schuiten qui promène sa lanterne mag­ique sur les lieux tel­luriques. Dernier ini­tié for­mé par l’esprit errant de Poe­laert, Schuiten boucle l’énigme jacob­si­enne de la pyra­mide de Khéops qui hante Mor­timer depuis des années. Il la referme en lui don­nant comme réso­lu­tion l’architecture du Palais de Jus­tice.

Sans didac­tisme aucun, l’album enserre le réc­it dans l’évocation des défis majeurs de notre temps, dan­gers de la tech­nolo­gie, dérives d’un monde enfer­mé dans une logique high tech et total­i­taire. Sous la fable fan­tas­tique, court un ray­on d’un autre type, qui nous dit qu’un autre monde est pos­si­ble. Refu­sant le sys­tème actuel, une par­tie des humains met sur pied une société renouant avec la nature. Salu­ons l’actualité brûlante de l’album à l’heure où, per­cuté par la débâ­cle envi­ron­nemen­tale, par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le monde court vers sa perte. Dans la ville de Brux­elles dévastée, les alter­mon­di­al­istes, les êtres en rup­ture de ban, récu­sant la loi du marché, les réfugiés vont assur­er la relance d’un monde digne de ce nom. Face aux forces de mort que le pou­voir mil­i­taire s’apprête à déclencher se dressent les forces de vie portées essen­tielle­ment par des de femmes et des enfants.

Sans adopter l’esthétique de la ligne claire, l’album pro­longe l’esprit d’Edgar P. Jacobs, ses han­tis­es, ses obses­sions. On notera la présence des chats attirés par les lignes tel­luriques sur lesquelles l’édifice de Poe­laert est bâti, le ver­tige des éblouis­sants dessins de François Schuiten qui réex­plore un des hauts lieux mythiques des Cités obscures, de Brüsel, le Palais de Jus­tice. Les pier­res, les édi­fices sont habités par une âme secrète, une âme minérale. Comme les gar­gouilles de Notre-Dame-de-Paris, celles qui ornent le Palais de Jus­tice sont les déposi­taires de savoirs ésotériques que les bâtis­seurs de cathé­drales et Poe­laert ont emportés dans leurs tombes. Une sagesse per­due que Mortimer/Schuiten, Van Dor­mael, Günzig et Durieux ramè­nent à la lumière.

En libérant le ray­on­nement enfoui à la base de la pyra­mide inver­sée placée sous le Palais de Jus­tice, Mor­timer prend la déci­sion que l’humanité n’a pas pu ni voulu adopter : chang­er rad­i­cale­ment de manière de vivre, de penser. Dans cette nou­velle vie don­née à Blake et Mor­timer, ce dernier appa­raît comme un anti-Prométhée grâce à qui s’ouvre une nou­velle Arcadie, une société con­trainte de faire le deuil de son hyper­mod­ernisme, de sa course à la tech­nolo­gie. 

Tis­sé de signes, le monde attend son Cham­pol­lion, ici Mor­timer. Qu’il soit archi­tec­tur­al, graphique, lit­téraire, musi­cal, l’art, aux yeux de Schuiten, ne se tran­scende dans le sub­lime que s’il est branché sur l’inconscient, l’ésotérique, le para­nor­mal. Tout art est ini­ti­a­tique.

Les qua­tre créa­teurs livrent ici un livre-événe­ment. L’album s’élève comme une pyra­mide où les dessins et le verbe tien­nent lieu de pierre. Il com­pose la dernière pyra­mide pour le pharaon à venir… Pour notre plus grand regret, François Schuiten annonce qu’il arrête la BD. Sig­nant son adieu au 9ème art, Le dernier pharaon serait alors l’ultime pierre de sa cathé­drale. Soulignons les couleurs magis­trales, les sai­sis­sants effets de clair-obscur de Lau­rent Durieux qui rehaussent les sub­limes planch­es de François Schuiten. Magie des scènes de la ville de Brux­elles plongée sous les eaux ou dans des paysages hiver­naux. Dans son dieu de pierre, Poe­laert a enfoui les enseigne­ments des Égyp­tiens, leurs secrets relat­ifs à la pyra­mide inver­sée sous la mer brus­seli­enne. Gageons que le quatuor de créa­teurs a inséré ses secrets dans les méan­dres d’un réc­it sur qui veil­lent les chats. L’album est aus­si mag­né­tique que le mag­nétisme mis en scène. Puis­sent les chats con­tin­uer l’œuvre graphique de François Schuiten…

Véronique Bergen