Les marionnettes à l’œuvre

Lau­rent VAN WETTER, Au com­mence­ment, il y avait une chaise, Lans­man, 2019, 35 p., 10 €, ISBN : 978–2‑8071–0247‑7

La fan­taisie au théâtre est comme une voi­lette posée sur le vis­age des pro­tag­o­nistes des drames et des tragédies. La fan­taisie joue la légèreté en marchant sur la pointe des  pieds dans un ter­ri­toire dévasté.

Lau­rent Van Wet­ter vient de pub­li­er une pièce pour mar­i­on­nettes, Au com­mence­ment, il y avait une chaise,  où nous assis­tons au temps de la créa­tion du théâtre. Une de plus ? Oui, et à chaque fois, ce sont les mêmes con­ven­tions qui sont revis­itées. Le charme réside alors dans la vari­a­tion de ces références et la sub­til­ité des agence­ments.

Plus qu’humain, moins qu’humain, le théâtre pour mar­i­on­nettes per­met bien des pochades (on pense à Ubu et Jar­ry) où la bêtise et la cru­auté révè­lent l’homme bien plus que la bien­veil­lante com­pas­sion de trop de pièces aujourd’hui. « Indignés de tous pays, sachez que le théâtre vous vise et tire à vue… » sem­blent nous ser­iner trop de spec­ta­cles d’indulgence…

Chez Van Wet­ter, la machi­na­tion du deus réside dans l’apparition d’un « fau­teuil invis­i­ble ». Est-ce du même ordre qu’une appari­tion ou du reg­istre du « Grand spaghet­ti volant » ? Il appa­raît que la lutte d’occupation du ter­rain de la scène et de ses codes est l’enjeu, à chaque fois renou­velé, dans le domaine de la mar­i­on­nette.

Qui est-il et à quoi sert-il donc, ce fau­teuil invis­i­ble qui crée la chaise qui… ? Où la lutte à mort des objets, meubles, signes et codes se joue-t-elle ? Dans la tête de l’auteur d’abord qui n’oublie pas ses pairs, Ionesco, Beck­ett, Pinget,…

Qui est le Grand Ordon­na­teur de la scène aujourd’hui ? L’au­teur ? J’en doute, le met­teur en scène ? Plus que jamais après le pro­duc­teur et la « com »…

Lau­rent Van Wet­ter s’amuse et nous entraîne dans sa cru­elle, revig­o­rante et absurde créa­tion du monde théâ­tral… La mar­i­on­nette est une parole qui agit, écrivait Claudel, maître en la matière. Et dans la pièce de Van Wet­ter, c’est bien de cela qu’il s’agit, la parole fait acte et créa­tion. La mar­i­on­nette, ça joue, ça par­le mais ça ne tran­spire pas, autrement dit, l’acte est éloigné de nos humeurs com­munes et per­met cette mise à dis­tance si néces­saire aujourd’hui dans tout acte de représen­ta­tion.

(Dans la pénom­bre) Le fau­teuil invis­i­ble :
Avant le com­mence­ment, il n’y avait rien.
La salle était plongée dans les ténèbres il y avait un abîme de silence.
Le fau­teuil invis­i­ble dit : “Que la lumière soit!”
La salle fut baignée de lumière, et il vit que c’é­tait bon.

Le fau­teuil invis­i­ble sépara ensuite la salle en deux.
D’un côté, il créa un planch­er en bois et dit :
“Ce planch­er sera appelé plateau. Et sur ce plateau, je plac­erai le décor.“
De l’autre côté, il créa des ban­quettes qu’il recou­vrit d’un tis­su rouge.
Il dit : “Ban­quettes, vous accueillerez les spec­ta­teurs”
Et il en fut ain­si.

Le fau­teuil invis­i­ble créa le son, avec des coups de ton­nerre, des coups de clo­chettes et de la musique, pour faire naître la peur, la joie et la tristesse dans le cœur des spec­ta­teurs.
Le ton­nerre, les clo­chettes et la musique déchirèrent le silence.
Et le fau­teuil invis­i­ble enten­dit que c’é­tait bon.

Cette genèse par­o­dique donne le ton de la tra­ver­sée du temps, des luttes his­toriques, toutes bur­lesques et inspirées.

Ici le verbe joue de  la car­i­ca­ture de dia­logues d’en­fants bornés et stu­pides… et nous ren­voie à une sorte de ritour­nelle grotesque de notre temps infan­tile…

Daniel Simon