Dans nos archives : journalisme et littérature

Depuis 2013, l’ONU a institué le 2 novembre comme la journée mondiale pour la protection des journalistes. À cette occasion, nous republions un article de Paul Aron paru dans Le Carnet et les Instants n° 171 (avril 2012), « Journalisme et littérature : une longue histoire commune ».

Journalisme et littérature : une longue histoire commune

Les études littéraires ignorent souvent le monde de la presse. Tout au plus mentionnent-elles quelquefois la qualité de journaliste de l’un ou l’autre écrivain, ou la publication de ses œuvres en feuilleton dans un périodique. Les spécialistes de l’histoire du journalisme ne sont pas plus ouverts à ce qui leur apparaît souvent comme un âge révolu de la profession : les belles phrases semblent inutiles à l’époque de twitter. Pourtant nombre de travaux universitaires récents souhaitent combler l’écart entre les lettres et le journalisme.

Dans une scène célèbre des Illusions perdues (1843), Balzac confronte deux destins et deux personnalités que tout oppose. D’un côté, Daniel d’Arthez est un poète aristocratique, de l’autre, Étienne Lousteau est un journaliste et un publiciste. Ils incarnent chacun un des systèmes « représentés par le Cénacle et le Journalisme, dont l’un était long, honorable, sûr ; l’autre semé d’écueils et périlleux, plein de ruisseaux fangeux où devait se crotter [l]a conscience. » Le héros, Lucien, doit choisir sa voie, entre « la parole grave et religieuse » du premier et la « facile camaraderie » du second.

L’incompatibilité de ces deux orientations est devenue une évidence partagée par tous ceux qui ont fait une carrière dans les lettres après Balzac. Elle implique une opposition à plusieurs niveaux : celui du public, le journalisme ayant vocation à atteindre un public étendu là où la littérature, dans ses formes les plus consacrées, s’adresse souvent à un lectorat restreint et choisi ; celui du rapport à la langue, le journalisme étant réputé pratiquer une écriture instrumentale et transparente, au contraire de la littérature qui prétend à un usage à la fois distinct et supérieur du langage ; celui enfin du rapport à la temporalité, le texte de presse étant voué à une obsolescence rapide là où l’œuvre littéraire devrait s’inscrire dans la longue durée (la postérité). Les thèmes sont également concernés, puisque la littérature est censée prendre une distance par rapport à l’actualité et aux enjeux du présent qui, seuls, intéresseraient le journalisme.

Pourtant cette séparation de principe entre littérature et journalisme ne résiste guère aux faits. Sitôt qu’on cesse de considérer les seules œuvres consacrées ou les seuls auteurs canonisés (et le discours critique qui les accompagne) pour prendre en compte l’ensemble de la production littéraire d’une époque, on s’aperçoit que les frontières entre les mondes littéraire et médiatique s’estompent ou deviennent poreuses, et cèdent la place à un continuum de pratiques difficilement séparables. La légitimité des unes et des autres relève cependant d’instances différentes, voire opposées, en particulier lorsque la vie littéraire est fortement autonomisée. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’avère particulièrement intéressant d’observer les lieux d’intersection entre ces deux pratiques et ces deux sphères de production de la chose écrite.

Des poétiques mêlées

Telle est bien la voie qu’ont choisi d’emprunter des équipes de dix-neuviémistes français (et belges) stimulés par les travaux fondateurs d’Alain Vaillant et de Marie-Eve Thérenty. Un magistral ouvrage, qui vient de paraître chez Nouveau monde éditions, synthétise leur travail (La civilisation du journal, ss. dir. Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty & Alain Vaillant, Paris, Nouveau monde éditions, « Opus Magnus », 2012). En plus de 1700 pages, sur papier fin, toutes les dimensions du monde de la presse et les principaux acteurs sont analysés en une véritable histoire culturelle des médias. Le lien avec la littérature y révèle toute son importance, en raison de la participation massive des écrivains, et des plus grands, au monde du journal, lequel fut à la fois leur principal employeur et le premier lieu de diffusion de leurs écrits.

Rien de comparable jusqu’à présent pour le siècle suivant. Sans doute est-ce en partie dû à une histoire moins homogène que celle qui précède. Le 20e siècle a en effet connu pas moins de trois révolutions significatives dans la sphère des médias : d’abord un développement considérable de la presse écrite illustrée et en couleurs qui poursuit la dynamique antérieure, l’apparition de la radio et de la télévision ensuite, internet enfin. Il est donc évidemment plus difficile d’embrasser d’un seul coup d’œil ce que ces médias ont fait à la littérature, et dans quelle mesure ils ont contribué à en modifier les contours et les enjeux. Une série de recherches récentes ont pourtant déjà abordé ces questions.

La revue électronique Interférences littéraires/Literaire interferenties leur consacre deux livraisons. Dans la première, Laurence Van Nuijs a rassemblé une série d’articles autour de la notion de « postures journalistiques et littéraires ». Les contributions mettent en évidence la présentation de soi des auteurs, qui diffère suivant selon le champ dans lequel ils s’investissent. Mais ce qui est particulièrement intéressant sont les ambiguïtés dont jouent ceux qui publient dans la presse des chroniques savamment écrites, ou des critiques d’art dont le statut littéraire reste ambivalent. Dans le numéro 7 de la même revue, les éditeurs Myriam Boucharenc, David Martens et Laurence van Nuijs font paraître un dossier intitulé « Croisées de la fiction. Journalisme et littérature ». On étudie ici, dans une perspective de poétique inspirée par les catégories de Gérard Genette, les échanges de la diction (mise en forme) et de la fiction (le thème du récit), soit donc de deux régimes d’écriture que mobilisent ordinairement l’un la littérature et l’autre le journalisme. En fait, comme le montrent la plupart des contributions, ces catégories ne peuvent plus être utilisées que de manière indicatrice. Pour le 19e siècle, l’examen approfondi de toutes sortes de pratiques journalistiques révèle un large usage des registres du texte littéraire. Pour le 20e, de nouveaux modèles apparaissent, qui récusent également les catégories anciennes. Ainsi la « littérature de non fiction » ou le « journalisme littéraire » surtout d’origine américaine sont des genres à part entière, largement reconnus outre-Atlantique. Leur meilleure connaissance ne va pas sans produire des effets de relecture d’auteurs français trop aisément cantonnés dans l’événementiel, tels Albert Londres ou Henri Béraud. En liaison avec une sorte d’âge d’or de l’entre-deux-guerres, Myriam Boucharenc montre combien l’image littéraire du journaliste s’est dégradée au cours de la seconde moitié du 20e siècle : même Tintin n’essaie plus de faire croire qu’il écrit dans les journaux !

Une troisième salve de contributions participant au même courant sera publiée par la revue électronique Contextes dans les prochains mois. Il s’agit des textes issus du Colloque journalisme et littérature : « Problématiques de la longue durée et recherches en cours » qui s’est tenu en mai 2011 à l’ULB.

De manière générale, ces recherches montrent que la presse n’est pas seulement un relais de l’activité littéraire ou le lieu d’un investissement professionnel pour nombre d’écrivains, mais un univers de mots largement inspirés par des « matrices littéraires ». La mise en scène de l’information, les billets d’humeur, le reportage, l’interview même apparaissent ainsi comme des genres dont la poétique se met en place en littérature avant de devenir des pratiques typiquement journalistiques. Et, en sens inverse, les nécessités de saisir le réel, de dire l’événement ou le document humain, qui sont les raisons d’être de l’écriture journalistique, font retour dans les œuvres littéraires qui les répercutent ou les ignorent de manière significative. Ce constat suggère aussi, pour des travaux ultérieurs, que l’on envisage comme littéraires les genres qui s’épanouissent dans le monde du journal : la critique (d’art et des lettres), les reportages, les billets d’humeur, ainsi que les nouvelles ou les feuilletons qui n’ont pas été publiés sous forme de livres. Notre histoire littéraire nationale a pris du retard dans ce domaine, si on la compare avec les avancées historiographiques françaises.

Et en Belgique ?

La presse belge a fait l’objet d’inventaires précis et variés, et la « petite presse » du 19e siècle a notamment été étudiée en profondeur par les historiens John Bartier (Libéralisme et socialisme au XIXe siècle, Éditions de l’ulb, 1981) et Francis Sartorius (Tirs croisés. La petite presse bruxelloise des années 1860, Lérot, 2004). Mais la plupart des rédacteurs des petits journaux, souvent éphémères, de l’époque étaient des réfugiés français du Second Empire, et Charles De Coster est le seul écrivain belge dont l’œuvre journalistique est bien connue (Raymond Trousson, Charles De Coster, journaliste à l’Ulenspiegel,  Centre d’action laïque, 2007). Quelques travaux complètent l’information, pour ce qui est de Georges Eekhoud, Émile Verhaeren, Georges Rodenbach ou, très partiellement, Camille Lemonnier. Ils sont, disons-le tout net, factuels, et souvent marqués aussi par la hiérarchie traditionnelle des genres. Arnaud Huftier a souligné la relation ambivalente que Jean Ray noue avec son alter ego John Flanders, auteur de nombreuses chroniques dans la presse (Jean Ray, l’alchimie du mystère, Encrage, 2010). Pierre Van den Dungen a étudié quelques femmes de lettres au tournant du siècle[1], et Vanessa Gemis complète l’information par un chapitre de sa thèse consacré aux femmes journalistes actives entre 1920 et 1960[2]. Au 20e siècle, seul Georges Simenon a fait l’objet de travaux quasi exhaustifs[3]. Robert Poulet ou Marie Delcourt ont vu leur production journalistique partiellement détaillée ou rééditée[4]. Paul Dirckx avait consacré sa thèse de doctorat à la présence des écrivains belges dans la presse littéraire française après la seconde guerre mondiale[5]. Par ailleurs, Laurence Van Nuijs, chercheuse à la KUL, a consacré sa thèse de doctorat à la critique littéraire du quotidien communiste Le Drapeau rouge après la Seconde Guerre mondiale, et donc aux jeunes écrivains qui y ont collaboré (tels David Scheinert). Bibiane Fréché a insisté sur la présence journalistique de quelques personnalités importantes de l’institution littéraire, comme Georges Sion, Jean Tordeur ou Bodard dans Le Soir dans son ouvrage sur le champ littéraire belge après 1945[6], mais ce bilan reste manifestement partiel et, surtout, monographique.

Or l’intrication étroite du littéraire et du journalistique est particulièrement intéressante dans le cas d’un ensemble littéraire faiblement institutionnalisé comme l’est celui de la Belgique francophone. D’une part, les effets classants des discours sur la littérature s’y manifestent plus discrètement, mais surtout, les interactions entre les univers politique, médiatique et littéraire apparaissent comme constitutives de la vie culturelle belge. Ainsi, la progressive apparition du mythe de l’« âme belge », dont le rôle est crucial dans la constitution de l’espace littéraire, est inconcevable en dehors du cadre politique national qui le justifie et des formes médiatiques qu’a prises sa divulgation. De même, l’activité des périodiques artistico-littéraires, essentielle au développement de l’activité littéraire, relève aussi, en large part, de la sphère médiatique. Que dire enfin de ces personnalités qui, depuis l’origine, incarnent de façon quasi officielle la littérature en Belgique, notamment par leur fonction de chroniqueur ou de critique dans les grands journaux, de Gustave Frédérix à Jacques De Decker ? On pourrait ainsi multiplier les exemples qui touchent à la fois au personnel et à la structure de l’institution littéraire belge, mais il importe également de se pencher sur les productions et les modèles d’écriture dont certaines procèdent : ainsi, la collaboration de Lemonnier au Gil Blas parisien, journal spécialisé dans un « naturalisme à sensation », l’incite à provoquer son lecteur ; de même, les reportages de Mathieu Corman[7] ou ceux, bien plus connus, de Georges Simenon, sont des lieux importants de leur travail de « romanciers du réel ».

Préalable à toute investigation d’ensemble, il s’agit d’identifier les acteurs de la vie médiatico-littéraire belge. Le Dictionnaire des journalistes écrivains de Bertelson[8] reste à cet égard un outil précieux, mais sa fiabilité est parfois discutable. Les catégories mises en présence, celle d’écrivain et celle de journaliste, se caractérisent en effet par des définitions floues et subjectives. Le journaliste est-il celui qui écrit de temps à autre dans un journal (auquel cas nombre d’hommes politiques doivent être considérés comme journalistes), celui qui rédige de temps à autre des billets d’humeur, celui qui est rétribué par un quotidien ou celui qui collabore à un périodique (hebdomadaire, bimensuel ou mensuel) ? Et l’écrivain se définit-il par la reconnaissance de ses pairs, par la publication à compte d’éditeur, ou par sa participation à la vie littéraire ? Les cas particuliers sont ici légion, et toute définition d’ensemble trouvera toujours son exception. Reste que, pour avancer, il importe de se mettre d’accord sur des caractéristiques générales.

Le numéro 39 de la revue Textyles propose à cette fin une recherche bibliographique menée par Ingrid Mayeur dans le cadre de l’Action de recherche concertée (arc) de l’ulb « Presse et littérature ». Il s’agit d’un inventaire des écrivains qui ont eu une activité journalistique professionnelle ou semi-professionnelle, principalement dans la période 1920-1960. En l’occurrence, les critères retenus sont pragmatiques : le monde de la presse est celui des périodiques non spécialisés dans le domaine littéraire : radio, quotidiens et hebdomadaires. Le journaliste est celui qui peut faire état d’une collaboration suivie à ces organes. Et l’on considère comme écrivain toute personne qui a publié un ou plusieurs ouvrages identifiés comme littéraires, soit par leur inscription dans un genre canonique (poésie, théâtre, roman) soit parce que les anthologies et les histoires littéraires l’ont ou les ont retenu(s). L’importance quantitative de cette liste ne manquera pas de surprendre : elle révèle à quel point l’histoire réelle de la vie littéraire en Belgique nous est encore méconnue.

Dans la même livraison, Björn-Olav Dozo développe ce problème en l’abordant sous un angle à la fois statistique et théorique. Peut-on, se demande-t-il, sur la base d’une banque de données comme celle du Collectif interuniversitaire d’étude du littéraire (ciel), construire la figure du journaliste-écrivain ? La catégorie même lui semble difficile à manier, et il la remplace par une autre, plus large, celle des « professions de l’information, des arts et du spectacle », particulièrement bien représentées dans le corpus puisqu’elle recouvre environ le tiers des activités professionnelles recensées des écrivains. Mais cette activité reste souvent occasionnelle. De là certainement son déficit d’identité, et une caractérisation faible. On peut ainsi noter que rares sont les écrivains qui sont connus ou reconnus à la fois comme grands journalistes et comme grands auteurs. Leurs pratiques de publication et de sociabilité sont rarement distinctives. Ainsi, au lieu de marquer leur différence avec les autres écrivains, les écrivains-journalistes apparaissent-ils plutôt dans une sorte de moyenne, comme des écrivains finalement assez ordinaires. Faut-il pour autant renoncer à approfondir le sujet ? Au contraire, me semble-t-il, ce constat peut faire office d’appel d’air et attiser des recherches nouvelles. De même que les historiens ont depuis longtemps renoncé à privilégier l’étude des grands de ce monde, les historiens de la littérature ont tout intérêt à s’intéresser au vaste domaine des professions mixtes et aux écritures difficiles à classer.

L’enquête de Textyles commence dès les premières années de la Belgique indépendante, à une époque où l’écrivain est un publiciste, qui s’exprime dans la presse, et participe indifféremment à l’opinion publique et à la vie littéraire. À travers l’exemple d’Edmond Picard, c’est la question plus générale des relations entre la presse et le monde littéraire qui est posée, à travers le temps que lui accordent des décideurs, comme on dirait de nos jours. Nombre de grands bourgeois s’expriment abondamment dans les colonnes des quotidiens, et nombre d’entre eux ont des ambitions littéraires. Des personnalités comme Jean d’Ardenne, Albert Giraud, Gérard Harry, Hector Chainaye sont de grands journalistes d’abord et avant tout, ce que l’historiographie ignore souvent. De même, des femmes écrivains comme Caroline Boussart-Popp qui avait fondé le Journal de Bruges au milieu du 19e siècle, ou Marguerite Van de Wiele cumulent les deux carrières, mais avec le handicap supplémentaire d’appartenir à un sexe qui est loin de s’être affranchi des catégories préconstruites qui en bornent et en modèlent l’expression publique.

Au 20e siècle, le rôle de la presse s’impose dans maints aspects de la vie littéraire. Le reporter est devenu une des icônes du siècle – pensons à Rouletabille ou à Tintin – et la profession offre des perspectives séduisantes aux jeunes gens qui veulent mener une vie aventureuse. Un héritier de la meilleure noblesse belge comme Charles d’Ydewalle ne s’y trompe pas, qui s’engage dans le grand reportage après avoir achevé des études de droit. Il inverse ainsi en quelque sorte le mouvement qui était celui d’Edmond Picard. Dès lors, le problème qui se pose à lui est de manifester dans un média nécessairement orienté vers le grand public les qualités d’écriture et le ton propre à son habitus mondain.

Presse et littérature entretiennent également des liens étroits en Belgique par l’intermédiaire de rubriques spécialisées. Le domaine de la critique (dans toutes ses spécifications : musicale, artistique, littéraire, cinématographique, etc.) est un de ceux où la collaboration de plumes extérieures a été le plus régulièrement sollicitée par les journaux. Comme le montre Valérie Nahon, la trajectoire de Charles Bernard illustre parfaitement les enjeux des doubles carrières qui seront fréquentes dans le pays. Même s’il sera reconnu comme écrivain et admis comme tel à l’Académie, l’homme préférait se présenter modestement comme un journaliste engagé dans la défense d’un art « vivant » et l’illustration de l’expressionnisme flamand. Ses liens avec les galeries d’art, qui elles-mêmes montent alors en puissance, lui permettent de revendiquer une autonomisation de la critique d’art, laquelle à son tour tendra à disqualifier le rôle des écrivains dans la promotion des artistes peintres. Cette redistribution des rôles est un facteur essentiel dont il faut tenir compte quand on veut comprendre le fonctionnement du champ culturel en Belgique.

Dans Interférences littéraires, Bruno Curatolo se penche pour sa part sur les objets hybrides que sont les « chroniques judiciaires romancées », soit des « récits » d’assises dus aux plumes de Joseph Kessel (Jugements derniers), Léon Werth (Le procès Pétain), Jean Giono (Notes sur l’affaire Dominici), Jean Meckert (La tragédie de Lurs) et André Gide (La séquestrée de Poitiers). C’est le thème qu’a choisi le tout nouveau trimestriel français Crimes et Châtiments (Éditions Jacob-Duvernet, 2012). Le même genre de recherches devrait être mené en Belgique, pour évoquer la vogue d’une littérature des procès dont plusieurs journalistes écrivains se firent les chroniqueurs. Ainsi Gérard Harry pour la célèbre Affaire Pelzer[9] ou Henry Soumagne, qui fonde en 1943 une « Collection des grands procès » chez Larcier, qu’il ouvre par le remarquable Chiennes d’enfer (1943) consacré à l’Affaire Vandersmissen, du nom d’un député catholique qui a trucidé son épouse après avoir découvert qu’elle avait été une des conquêtes de Félicien Rops.

La dimension mémorielle du dossier n’a guère été explorée non plus. Les hommes de la presse ont parfois écrit leurs mémoires : Alexandre Delmer, Fernand Demany, Victor Henry, Louis Hymans, Pierre Lebrocquy, Jean Lurkin ou Lucien Solvay sont du nombre. Parmi les personnalités qui ont également eu une carrière littéraire, les souvenirs de Georges Garnir sont les plus amusants, et mériteraient d’être réédités[10]. Mais le livre le plus intéressant de ce corpus reste certainement Par fil spécial, le récit qu’André Baillon publie chez Rieder en mars 1924[11]. Ce livre ne se borne pas à évoquer l’expérience un peu amère des trois mois passés par Baillon dans les services de La dernière heure de juin à septembre 1906. Dans sa forme kaléidoscopique, il éclaire lucidement les différentes facettes du dispositif médiatique moderne. Comme pour prolonger la scène initiale balzacienne, Baillon met en scène plusieurs écrivains devenus rédacteurs : il y a Villiers, poète qui a longtemps porté la barbiche, la cape et le grand feutre qui devaient le faire ressembler à son modèle, Villiers de l’Isle Adam, le rédacteur en chef Sinet, qui a écrit deux romans avant de renoncer à la carrière des lettres, et un riche héritier, le poète de Galerville, qui rédige les chroniques mondaines et dramatiques. Bien que tout les sépare, ces personnages font partie du même journal, et participent également aux petites magouilles qui en scandent l’existence  Ainsi, au 20e siècle, le Cénacle et le Journalisme cohabitent-ils désormais tous les deux dans les mêmes médias, seule la spécialisation des rubriques institue encore leur différence.

Une dernière catégorie pourrait être explorée dans ce cadre : celle des grands reportages à l’étranger. Ceux-ci prolongent pour partie, mais généralement à propos d’un événement d’actualité, le genre légitime de la littérature de voyage. L’abbé Camille Hanlet leur consacre un long chapitre de son histoire de la littérature belge, en répartissant leurs chroniques par régions géographiques[12]. On pourrait ainsi redécouvrir les récits d’une des premières femmes journalistes professionnelles belges, Simone Devère-Wiccaert, qui, sous son pseudonyme de Marc Augis, évoque les grands voyages qu’elle a effectués, notamment en étant la première femme à effectuer le vol Bruxelles-Léopoldville en pilotant un avion de la Sabena[13]. Un des plus importants auteurs de la période, grand voyageur et romancier à succès est Oscar-Paul Gilbert qui parcourt le monde pour des reportages qui seront adaptés pour le cinéma tels que Le Drame de Shanghaï, Pirates du rail, Mollenard, La Piste du Sud, Nord Atlantique ou Bauduin-des-Mines.

On le constate : riche et varié, ce dossier est avant tout programmatique. Il vise à montrer que la vie littéraire est un ensemble complexe dans lequel interviennent des textes de tous types. Certains ont été considérés comme littéraires, d’autres ont été oubliés parce que relevant de la seule actualité. Les saisir de façon conjointe tend à renouveler le corpus et donc à déplacer des frontières : cela me paraît être le rôle de ceux qui croient que la littérature est une matière vivante et non le reliquaire des beautés défuntes.

Paul Aron


[1] Pierre Van Den Dungen, « Un milieu de femmes de lettres francophones au tournant du siècle », Sextant, n°11, 1999, p. 135-166 ; « Parcours singuliers de femmes en lettres », Sextant, n°13-14, Liber amico/arum Andrée Despy, 2000, p. 189-209. Voir aussi la thèse du même auteur : Milieux de presse et journalistes en Belgique (1828-1914), Académie royale, Mémoires de la classe des lettres et des sciences morales et politiques, 2005.
[2] Vanessa Gémis, Femmes de lettres belges (1880-1940). Identités et représentations collectives, ulb, Thèse de doctorat en Langues et littératures romanes, 2008-2009.
[3] Voir Simenon journaliste, Cahiers Georges Simenon, n°4, 1990 ; Georges Simenon, Les obsessions du voyageur, édité par Benoît Denis, La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, 2008 ; Jacques-Charles Lemaire, Simenon jeune journaliste. Un « anarchiste » conformiste, Complexe, 2003.
[4] Marie Delcourt, Chroniques du journal Le Soir, préface de Michel Grodent, Arllf, 2004. Jean-Marie Delaunois, Dans la mêlée du xxe siècle. Robert Poulet, le corps étranger, préface de Jean Vanwelkenhuyzen, De Krijger, 2003.
[5] Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse littéraire et franco-universalisme, P.U.R., coll. « Interférences », 2006.
[6] Bibiane Fréché, Littérature et société en Belgique francophone (1944-1960), Cri, 2009.
[7] Paul Aron, « Salud Camarada ! Un reportage sur la guerre d’Espagne par Mathieu Corman » , Revue italienne d’études françaises, 1, 15 décembre 2011.
[8] Lionel Bertelson, Dictionnaire des journalistes-écrivains de Belgique, Section bruxelloise de l’association générale de la presse belge, 1960.
[9] Gérard Harry, L’affaire Peltzer. Le crime de la rue de la Loi, Revue belge, 1927.
[10] Georges Garnir, Souvenirs d’un journaliste, [Presses de l’ASAR], 1959. Il faut lire également ses délicieux Souvenirs d’un revuiste, Expansion belge, 1926.
[11] Il figure au catalogue de la collection Espace Nord.
[12] Camille Hanlet, Les écrivains belges contemporains de langue française : 1800-1946, Dessain, 1946, 2 t.
[13] L’Afrique à vol d’oiseau. Reportage aérien en Afrique Septentrionale et Centrale, préf. de M. Lippens, introd. de M. R. Engels, dessins de A. Dever et J. Lismonde, Plim services, 1935.