Journalisme et littérature : une longue histoire commune

Les études lit­téraires ignorent sou­vent le monde de la presse. Tout au plus men­tion­nent-elles quelque­fois la qual­ité de jour­nal­iste de l’un ou l’autre écrivain, ou la pub­li­ca­tion de ses œuvres en feuil­leton dans un péri­odique. Les spé­cial­istes de l’histoire du jour­nal­isme ne sont pas plus ouverts à ce qui leur appa­raît sou­vent comme un âge révolu de la pro­fes­sion : les belles phras­es sem­blent inutiles à l’époque de twit­ter. Pour­tant nom­bre de travaux uni­ver­si­taires récents souhait­ent combler l’écart entre les let­tres et le jour­nal­isme.

Dans une scène célèbre des Illu­sions per­dues (1843), Balzac con­fronte deux des­tins et deux per­son­nal­ités que tout oppose. D’un côté, Daniel d’Arthez est un poète aris­to­cra­tique, de l’autre, Éti­enne Lousteau est un jour­nal­iste et un pub­li­ciste. Ils incar­nent cha­cun un des sys­tèmes « représen­tés par le Céna­cle et le Jour­nal­isme, dont l’un était long, hon­or­able, sûr ; l’autre semé d’écueils et périlleux, plein de ruis­seaux fangeux où devait se crot­ter [l]a con­science. » Le héros, Lucien, doit choisir sa voie, entre « la parole grave et religieuse » du pre­mier et la « facile cama­raderie » du sec­ond.

L’incompatibilité de ces deux ori­en­ta­tions est dev­enue une évi­dence partagée par tous ceux qui ont fait une car­rière dans les let­tres après Balzac. Elle implique une oppo­si­tion à plusieurs niveaux : celui du pub­lic, le jour­nal­isme ayant voca­tion à attein­dre un pub­lic éten­du là où la lit­téra­ture, dans ses formes les plus con­sacrées, s’adresse sou­vent à un lec­torat restreint et choisi ; celui du rap­port à la langue, le jour­nal­isme étant réputé pra­ti­quer une écri­t­ure instru­men­tale et trans­par­ente, au con­traire de la lit­téra­ture qui pré­tend à un usage à la fois dis­tinct et supérieur du lan­gage ; celui enfin du rap­port à la tem­po­ral­ité, le texte de presse étant voué à une obso­les­cence rapi­de là où l’œuvre lit­téraire devrait s’inscrire dans la longue durée (la postérité). Les thèmes sont égale­ment con­cernés, puisque la lit­téra­ture est cen­sée pren­dre une dis­tance par rap­port à l’actualité et aux enjeux du présent qui, seuls, intéresseraient le jour­nal­isme.

Pour­tant cette sépa­ra­tion de principe entre lit­téra­ture et jour­nal­isme ne résiste guère aux faits. Sitôt qu’on cesse de con­sid­ér­er les seules œuvres con­sacrées ou les seuls auteurs canon­isés (et le dis­cours cri­tique qui les accom­pa­gne) pour pren­dre en compte l’ensemble de la pro­duc­tion lit­téraire d’une époque, on s’aperçoit que les fron­tières entre les mon­des lit­téraire et médi­a­tique s’estompent ou devi­en­nent poreuses, et cèdent la place à un con­tin­u­um de pra­tiques dif­fi­cile­ment sépara­bles. La légitim­ité des unes et des autres relève cepen­dant d’instances dif­férentes, voire opposées, en par­ti­c­uli­er lorsque la vie lit­téraire est forte­ment autonomisée. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’avère par­ti­c­ulière­ment intéres­sant d’observer les lieux d’intersection entre ces deux pra­tiques et ces deux sphères de pro­duc­tion de la chose écrite.

Des poétiques mêlées

Telle est bien la voie qu’ont choisi d’emprunter des équipes de dix-neu­viémistes français (et belges) stim­ulés par les travaux fon­da­teurs d’Alain Vail­lant et de Marie-Eve Théren­ty. Un magis­tral ouvrage, qui vient de paraître chez Nou­veau monde édi­tions, syn­thé­tise leur tra­vail (La civil­i­sa­tion du jour­nal, ss. dir. Dominique Kali­fa, Philippe Rég­nier, Marie-Ève Théren­ty & Alain Vail­lant, Paris, Nou­veau monde édi­tions, « Opus Mag­nus », 2012). En plus de 1700 pages, sur papi­er fin, toutes les dimen­sions du monde de la presse et les prin­ci­paux acteurs sont analysés en une véri­ta­ble his­toire cul­turelle des médias. Le lien avec la lit­téra­ture y révèle toute son impor­tance, en rai­son de la par­tic­i­pa­tion mas­sive des écrivains, et des plus grands, au monde du jour­nal, lequel fut à la fois leur prin­ci­pal employeur et le pre­mier lieu de dif­fu­sion de leurs écrits.

Rien de com­pa­ra­ble jusqu’à présent pour le siè­cle suiv­ant. Sans doute est-ce en par­tie dû à une his­toire moins homogène que celle qui précède. Le 20e siè­cle a en effet con­nu pas moins de trois révo­lu­tions sig­ni­fica­tives dans la sphère des médias : d’abord un développe­ment con­sid­érable de la presse écrite illus­trée et en couleurs qui pour­suit la dynamique antérieure, l’apparition de la radio et de la télévi­sion ensuite, inter­net enfin. Il est donc évidem­ment plus dif­fi­cile d’embrasser d’un seul coup d’œil ce que ces médias ont fait à la lit­téra­ture, et dans quelle mesure ils ont con­tribué à en mod­i­fi­er les con­tours et les enjeux. Une série de recherch­es récentes ont pour­tant déjà abor­dé ces ques­tions.

La revue élec­tron­ique Inter­férences littéraires/Literaire inter­fer­en­ties leur con­sacre deux livraisons. Dans la pre­mière, Lau­rence Van Nui­js a rassem­blé une série d’articles autour de la notion de « pos­tures jour­nal­is­tiques et lit­téraires ». Les con­tri­bu­tions met­tent en évi­dence la présen­ta­tion de soi des auteurs, qui dif­fère suiv­ant selon le champ dans lequel ils s’investissent. Mais ce qui est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant sont les ambiguïtés dont jouent ceux qui pub­lient dans la presse des chroniques savam­ment écrites, ou des cri­tiques d’art dont le statut lit­téraire reste ambiva­lent. Dans le numéro 7 de la même revue, les édi­teurs Myr­i­am Boucharenc, David Martens et Lau­rence van Nui­js font paraître un dossier inti­t­ulé « Croisées de la fic­tion. Jour­nal­isme et lit­téra­ture ». On étudie ici, dans une per­spec­tive de poé­tique inspirée par les caté­gories de Gérard Genette, les échanges de la dic­tion (mise en forme) et de la fic­tion (le thème du réc­it), soit donc de deux régimes d’écriture que mobilisent ordi­naire­ment l’un la lit­téra­ture et l’autre le jour­nal­isme. En fait, comme le mon­trent la plu­part des con­tri­bu­tions, ces caté­gories ne peu­vent plus être util­isées que de manière indi­ca­trice. Pour le 19e siè­cle, l’examen appro­fon­di de toutes sortes de pra­tiques jour­nal­is­tiques révèle un large usage des reg­istres du texte lit­téraire. Pour le 20e, de nou­veaux mod­èles appa­rais­sent, qui récusent égale­ment les caté­gories anci­ennes. Ain­si la « lit­téra­ture de non fic­tion » ou le « jour­nal­isme lit­téraire » surtout d’origine améri­caine sont des gen­res à part entière, large­ment recon­nus out­re-Atlan­tique. Leur meilleure con­nais­sance ne va pas sans pro­duire des effets de relec­ture d’auteurs français trop aisé­ment can­ton­nés dans l’événementiel, tels Albert Lon­dres ou Hen­ri Béraud. En liai­son avec une sorte d’âge d’or de l’entre-deux-guerres, Myr­i­am Boucharenc mon­tre com­bi­en l’image lit­téraire du jour­nal­iste s’est dégradée au cours de la sec­onde moitié du 20e siè­cle : même Tintin n’essaie plus de faire croire qu’il écrit dans les jour­naux !

Une troisième salve de con­tri­bu­tions par­tic­i­pant au même courant sera pub­liée par la revue élec­tron­ique Con­textes dans les prochains mois. Il s’agit des textes issus du Col­loque jour­nal­isme et lit­téra­ture : « Prob­lé­ma­tiques de la longue durée et recherch­es en cours » qui s’est tenu en mai 2011 à l’ULB.

De manière générale, ces recherch­es mon­trent que la presse n’est pas seule­ment un relais de l’activité lit­téraire ou le lieu d’un investisse­ment pro­fes­sion­nel pour nom­bre d’écrivains, mais un univers de mots large­ment inspirés par des « matri­ces lit­téraires ». La mise en scène de l’information, les bil­lets d’humeur, le reportage, l’interview même appa­rais­sent ain­si comme des gen­res dont la poé­tique se met en place en lit­téra­ture avant de devenir des pra­tiques typ­ique­ment jour­nal­is­tiques. Et, en sens inverse, les néces­sités de saisir le réel, de dire l’événement ou le doc­u­ment humain, qui sont les raisons d’être de l’écriture jour­nal­is­tique, font retour dans les œuvres lit­téraires qui les réper­cu­tent ou les ignorent de manière sig­ni­fica­tive. Ce con­stat sug­gère aus­si, pour des travaux ultérieurs, que l’on envis­age comme lit­téraires les gen­res qui s’épanouissent dans le monde du jour­nal : la cri­tique (d’art et des let­tres), les reportages, les bil­lets d’humeur, ain­si que les nou­velles ou les feuil­letons qui n’ont pas été pub­liés sous forme de livres. Notre his­toire lit­téraire nationale a pris du retard dans ce domaine, si on la com­pare avec les avancées his­to­ri­ographiques français­es.

Et en Belgique ?

La presse belge a fait l’objet d’inventaires pré­cis et var­iés, et la « petite presse » du 19e siè­cle a notam­ment été étudiée en pro­fondeur par les his­to­riens John Barti­er (Libéral­isme et social­isme au XIXe siè­cle, Édi­tions de l’ulb, 1981) et Fran­cis Sar­to­rius (Tirs croisés. La petite presse brux­el­loise des années 1860, Lérot, 2004). Mais la plu­part des rédac­teurs des petits jour­naux, sou­vent éphémères, de l’époque étaient des réfugiés français du Sec­ond Empire, et Charles De Coster est le seul écrivain belge dont l’œuvre jour­nal­is­tique est bien con­nue (Ray­mond Trous­son, Charles De Coster, jour­nal­iste à l’Ulenspiegel,  Cen­tre d’action laïque, 2007). Quelques travaux com­plè­tent l’information, pour ce qui est de Georges Eekhoud, Émile Ver­haeren, Georges Roden­bach ou, très par­tielle­ment, Camille Lemon­nier. Ils sont, dis­ons-le tout net, factuels, et sou­vent mar­qués aus­si par la hiérar­chie tra­di­tion­nelle des gen­res. Arnaud Hufti­er a souligné la rela­tion ambiva­lente que Jean Ray noue avec son alter ego John Flan­ders, auteur de nom­breuses chroniques dans la presse (Jean Ray, l’alchimie du mys­tère, Encrage, 2010). Pierre Van den Dun­gen a étudié quelques femmes de let­tres au tour­nant du siè­cle[1], et Vanes­sa Gemis com­plète l’information par un chapitre de sa thèse con­sacré aux femmes jour­nal­istes actives entre 1920 et 1960[2]. Au 20e siè­cle, seul Georges Simenon a fait l’objet de travaux qua­si exhaus­tifs[3]. Robert Poulet ou Marie Del­court ont vu leur pro­duc­tion jour­nal­is­tique par­tielle­ment détail­lée ou rééditée[4]. Paul Dirckx avait con­sacré sa thèse de doc­tor­at à la présence des écrivains belges dans la presse lit­téraire française après la sec­onde guerre mon­di­ale[5]. Par ailleurs, Lau­rence Van Nui­js, chercheuse à la KUL, a con­sacré sa thèse de doc­tor­at à la cri­tique lit­téraire du quo­ti­di­en com­mu­niste Le Dra­peau rouge après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, et donc aux jeunes écrivains qui y ont col­laboré (tels David Schein­ert). Bib­iane Fréché a insisté sur la présence jour­nal­is­tique de quelques per­son­nal­ités impor­tantes de l’institution lit­téraire, comme Georges Sion, Jean Tordeur ou Bodard dans Le Soir dans son ouvrage sur le champ lit­téraire belge après 1945[6], mais ce bilan reste man­i­feste­ment par­tiel et, surtout, mono­graphique.

Georges Simenon

Or l’intrication étroite du lit­téraire et du jour­nal­is­tique est par­ti­c­ulière­ment intéres­sante dans le cas d’un ensem­ble lit­téraire faible­ment insti­tu­tion­nal­isé comme l’est celui de la Bel­gique fran­coph­o­ne. D’une part, les effets clas­sants des dis­cours sur la lit­téra­ture s’y man­i­fes­tent plus dis­crète­ment, mais surtout, les inter­ac­tions entre les univers poli­tique, médi­a­tique et lit­téraire appa­rais­sent comme con­sti­tu­tives de la vie cul­turelle belge. Ain­si, la pro­gres­sive appari­tion du mythe de l’« âme belge », dont le rôle est cru­cial dans la con­sti­tu­tion de l’espace lit­téraire, est incon­cev­able en dehors du cadre poli­tique nation­al qui le jus­ti­fie et des formes médi­a­tiques qu’a pris­es sa divul­ga­tion. De même, l’activité des péri­odiques artis­ti­co-lit­téraires, essen­tielle au développe­ment de l’activité lit­téraire, relève aus­si, en large part, de la sphère médi­a­tique. Que dire enfin de ces per­son­nal­ités qui, depuis l’origine, incar­nent de façon qua­si offi­cielle la lit­téra­ture en Bel­gique, notam­ment par leur fonc­tion de chroniqueur ou de cri­tique dans les grands jour­naux, de Gus­tave Frédérix à Jacques De Deck­er ? On pour­rait ain­si mul­ti­pli­er les exem­ples qui touchent à la fois au per­son­nel et à la struc­ture de l’institution lit­téraire belge, mais il importe égale­ment de se pencher sur les pro­duc­tions et les mod­èles d’écriture dont cer­taines procè­dent : ain­si, la col­lab­o­ra­tion de Lemon­nier au Gil Blas parisien, jour­nal spé­cial­isé dans un « nat­u­ral­isme à sen­sa­tion », l’incite à provo­quer son lecteur ; de même, les reportages de Math­ieu Cor­man[7] ou ceux, bien plus con­nus, de Georges Simenon, sont des lieux impor­tants de leur tra­vail de « romanciers du réel ».

Préal­able à toute inves­ti­ga­tion d’ensemble, il s’agit d’identifier les acteurs de la vie médi­ati­co-lit­téraire belge. Le Dic­tio­n­naire des jour­nal­istes écrivains de Ber­tel­son[8] reste à cet égard un out­il pré­cieux, mais sa fia­bil­ité est par­fois dis­cutable. Les caté­gories mis­es en présence, celle d’écrivain et celle de jour­nal­iste, se car­ac­térisent en effet par des déf­i­ni­tions floues et sub­jec­tives. Le jour­nal­iste est-il celui qui écrit de temps à autre dans un jour­nal (auquel cas nom­bre d’hommes poli­tiques doivent être con­sid­érés comme jour­nal­istes), celui qui rédi­ge de temps à autre des bil­lets d’humeur, celui qui est rétribué par un quo­ti­di­en ou celui qui col­la­bore à un péri­odique (heb­do­madaire, bimen­su­el ou men­su­el) ? Et l’écrivain se définit-il par la recon­nais­sance de ses pairs, par la pub­li­ca­tion à compte d’éditeur, ou par sa par­tic­i­pa­tion à la vie lit­téraire ? Les cas par­ti­c­uliers sont ici légion, et toute déf­i­ni­tion d’ensemble trou­vera tou­jours son excep­tion. Reste que, pour avancer, il importe de se met­tre d’accord sur des car­ac­téris­tiques générales.

Le numéro 39 de la revue Textyles pro­pose à cette fin une recherche bib­li­ographique menée par Ingrid Mayeur dans le cadre de l’Action de recherche con­certée (arc) de l’ulb « Presse et lit­téra­ture ». Il s’agit d’un inven­taire des écrivains qui ont eu une activ­ité jour­nal­is­tique pro­fes­sion­nelle ou semi-pro­fes­sion­nelle, prin­ci­pale­ment dans la péri­ode 1920–1960. En l’occurrence, les critères retenus sont prag­ma­tiques : le monde de la presse est celui des péri­odiques non spé­cial­isés dans le domaine lit­téraire : radio, quo­ti­di­ens et heb­do­madaires. Le jour­nal­iste est celui qui peut faire état d’une col­lab­o­ra­tion suiv­ie à ces organes. Et l’on con­sid­ère comme écrivain toute per­son­ne qui a pub­lié un ou plusieurs ouvrages iden­ti­fiés comme lit­téraires, soit par leur inscrip­tion dans un genre canon­ique (poésie, théâtre, roman) soit parce que les antholo­gies et les his­toires lit­téraires l’ont ou les ont retenu(s). L’importance quan­ti­ta­tive de cette liste ne man­quera pas de sur­pren­dre : elle révèle à quel point l’histoire réelle de la vie lit­téraire en Bel­gique nous est encore mécon­nue.

Dans la même livrai­son, Björn-Olav Dozo développe ce prob­lème en l’abordant sous un angle à la fois sta­tis­tique et théorique. Peut-on, se demande-t-il, sur la base d’une banque de don­nées comme celle du Col­lec­tif interuni­ver­si­taire d’étude du lit­téraire (ciel), con­stru­ire la fig­ure du jour­nal­iste-écrivain ? La caté­gorie même lui sem­ble dif­fi­cile à manier, et il la rem­place par une autre, plus large, celle des « pro­fes­sions de l’information, des arts et du spec­ta­cle », par­ti­c­ulière­ment bien représen­tées dans le cor­pus puisqu’elle recou­vre env­i­ron le tiers des activ­ités pro­fes­sion­nelles recen­sées des écrivains. Mais cette activ­ité reste sou­vent occa­sion­nelle. De là cer­taine­ment son déficit d’identité, et une car­ac­téri­sa­tion faible. On peut ain­si not­er que rares sont les écrivains qui sont con­nus ou recon­nus à la fois comme grands jour­nal­istes et comme grands auteurs. Leurs pra­tiques de pub­li­ca­tion et de socia­bil­ité sont rarement dis­tinc­tives. Ain­si, au lieu de mar­quer leur dif­férence avec les autres écrivains, les écrivains-jour­nal­istes appa­rais­sent-ils plutôt dans une sorte de moyenne, comme des écrivains finale­ment assez ordi­naires. Faut-il pour autant renon­cer à appro­fondir le sujet ? Au con­traire, me sem­ble-t-il, ce con­stat peut faire office d’appel d’air et attis­er des recherch­es nou­velles. De même que les his­to­riens ont depuis longtemps renon­cé à priv­ilégi­er l’étude des grands de ce monde, les his­to­riens de la lit­téra­ture ont tout intérêt à s’intéresser au vaste domaine des pro­fes­sions mixtes et aux écri­t­ures dif­fi­ciles à class­er.

L’enquête de Textyles com­mence dès les pre­mières années de la Bel­gique indépen­dante, à une époque où l’écrivain est un pub­li­ciste, qui s’exprime dans la presse, et par­ticipe indif­férem­ment à l’opinion publique et à la vie lit­téraire. À tra­vers l’exemple d’Edmond Picard, c’est la ques­tion plus générale des rela­tions entre la presse et le monde lit­téraire qui est posée, à tra­vers le temps que lui accor­dent des décideurs, comme on dirait de nos jours. Nom­bre de grands bour­geois s’expriment abon­dam­ment dans les colonnes des quo­ti­di­ens, et nom­bre d’entre eux ont des ambi­tions lit­téraires. Des per­son­nal­ités comme Jean d’Ardenne, Albert Giraud, Gérard Har­ry, Hec­tor Chainaye sont de grands jour­nal­istes d’abord et avant tout, ce que l’historiographie ignore sou­vent. De même, des femmes écrivains comme Car­o­line Bous­sart-Popp qui avait fondé le Jour­nal de Bruges au milieu du 19e siè­cle, ou Mar­guerite Van de Wiele cumu­lent les deux car­rières, mais avec le hand­i­cap sup­plé­men­taire d’appartenir à un sexe qui est loin de s’être affranchi des caté­gories pré­con­stru­ites qui en bor­nent et en mod­è­lent l’expression publique.

Au 20e siè­cle, le rôle de la presse s’impose dans maints aspects de la vie lit­téraire. Le reporter est devenu une des icônes du siè­cle – pen­sons à Rouletabille ou à Tintin – et la pro­fes­sion offre des per­spec­tives séduisantes aux jeunes gens qui veu­lent men­er une vie aven­tureuse. Un héri­ti­er de la meilleure noblesse belge comme Charles d’Ydewalle ne s’y trompe pas, qui s’engage dans le grand reportage après avoir achevé des études de droit. Il inverse ain­si en quelque sorte le mou­ve­ment qui était celui d’Edmond Picard. Dès lors, le prob­lème qui se pose à lui est de man­i­fester dans un média néces­saire­ment ori­en­té vers le grand pub­lic les qual­ités d’écriture et le ton pro­pre à son habi­tus mondain.

Presse et lit­téra­ture entre­ti­en­nent égale­ment des liens étroits en Bel­gique par l’intermédiaire de rubriques spé­cial­isées. Le domaine de la cri­tique (dans toutes ses spé­ci­fi­ca­tions : musi­cale, artis­tique, lit­téraire, ciné­matographique, etc.) est un de ceux où la col­lab­o­ra­tion de plumes extérieures a été le plus régulière­ment sol­lic­itée par les jour­naux. Comme le mon­tre Valérie Nahon, la tra­jec­toire de Charles Bernard illus­tre par­faite­ment les enjeux des dou­bles car­rières qui seront fréquentes dans le pays. Même s’il sera recon­nu comme écrivain et admis comme tel à l’Académie, l’homme préférait se présen­ter mod­este­ment comme un jour­nal­iste engagé dans la défense d’un art « vivant » et l’illustration de l’expressionnisme fla­mand. Ses liens avec les galeries d’art, qui elles-mêmes mon­tent alors en puis­sance, lui per­me­t­tent de revendi­quer une autonomi­sa­tion de la cri­tique d’art, laque­lle à son tour ten­dra à dis­qual­i­fi­er le rôle des écrivains dans la pro­mo­tion des artistes pein­tres. Cette redis­tri­b­u­tion des rôles est un fac­teur essen­tiel dont il faut tenir compte quand on veut com­pren­dre le fonc­tion­nement du champ cul­turel en Bel­gique.

Dans Inter­férences lit­téraires, Bruno Cura­to­lo se penche pour sa part sur les objets hybrides que sont les « chroniques judi­ci­aires romancées », soit des « réc­its » d’assises dus aux plumes de Joseph Kessel (Juge­ments derniers), Léon Werth (Le procès Pétain), Jean Giono (Notes sur l’affaire Domini­ci), Jean Meck­ert (La tragédie de Lurs) et André Gide (La séquestrée de Poitiers). C’est le thème qu’a choisi le tout nou­veau trimestriel français Crimes et Châ­ti­ments (Édi­tions Jacob-Duver­net, 2012). Le même genre de recherch­es devrait être mené en Bel­gique, pour évo­quer la vogue d’une lit­téra­ture des procès dont plusieurs jour­nal­istes écrivains se firent les chroniqueurs. Ain­si Gérard Har­ry pour la célèbre Affaire Pelz­er[9] ou Hen­ry Sou­magne, qui fonde en 1943 une « Col­lec­tion des grands procès » chez Larci­er, qu’il ouvre par le remar­quable Chi­ennes d’enfer (1943) con­sacré à l’Affaire Van­der­smis­sen, du nom d’un député catholique qui a tru­cidé son épouse après avoir décou­vert qu’elle avait été une des con­quêtes de Féli­cien Rops.

La dimen­sion mémorielle du dossier n’a guère été explorée non plus. Les hommes de la presse ont par­fois écrit leurs mémoires : Alexan­dre Delmer, Fer­nand Demany, Vic­tor Hen­ry, Louis Hymans, Pierre Lebroc­quy, Jean Lurkin ou Lucien Solvay sont du nom­bre. Par­mi les per­son­nal­ités qui ont égale­ment eu une car­rière lit­téraire, les sou­venirs de Georges Gar­nir sont les plus amu­sants, et mérit­eraient d’être réédités[10]. Mais le livre le plus intéres­sant de ce cor­pus reste cer­taine­ment Par fil spé­cial, le réc­it qu’André Bail­lon pub­lie chez Rieder en mars 1924[11]. Ce livre ne se borne pas à évo­quer l’expérience un peu amère des trois mois passés par Bail­lon dans les ser­vices de La dernière heure de juin à sep­tem­bre 1906. Dans sa forme kaléi­do­scopique, il éclaire lucide­ment les dif­férentes facettes du dis­posi­tif médi­a­tique mod­erne. Comme pour pro­longer la scène ini­tiale balza­ci­enne, Bail­lon met en scène plusieurs écrivains devenus rédac­teurs : il y a Vil­liers, poète qui a longtemps porté la bar­bi­che, la cape et le grand feu­tre qui devaient le faire ressem­bler à son mod­èle, Vil­liers de l’Isle Adam, le rédac­teur en chef Sinet, qui a écrit deux romans avant de renon­cer à la car­rière des let­tres, et un riche héri­ti­er, le poète de Galerville, qui rédi­ge les chroniques mondaines et dra­ma­tiques. Bien que tout les sépare, ces per­son­nages font par­tie du même jour­nal, et par­ticipent égale­ment aux petites magouilles qui en scan­dent l’existence  Ain­si, au 20e siè­cle, le Céna­cle et le Jour­nal­isme cohab­itent-ils désor­mais tous les deux dans les mêmes médias, seule la spé­cial­i­sa­tion des rubriques institue encore leur dif­férence.

Une dernière caté­gorie pour­rait être explorée dans ce cadre : celle des grands reportages à l’étranger. Ceux-ci pro­lon­gent pour par­tie, mais générale­ment à pro­pos d’un événe­ment d’actualité, le genre légitime de la lit­téra­ture de voy­age. L’abbé Camille Han­let leur con­sacre un long chapitre de son his­toire de la lit­téra­ture belge, en répar­tis­sant leurs chroniques par régions géo­graphiques[12]. On pour­rait ain­si redé­cou­vrir les réc­its d’une des pre­mières femmes jour­nal­istes pro­fes­sion­nelles belges, Simone Devère-Wic­caert, qui, sous son pseu­do­nyme de Marc Augis, évoque les grands voy­ages qu’elle a effec­tués, notam­ment en étant la pre­mière femme à effectuer le vol Brux­elles-Léopoldville en pilotant un avion de la Sabena[13]. Un des plus impor­tants auteurs de la péri­ode, grand voyageur et romanci­er à suc­cès est Oscar-Paul Gilbert qui par­court le monde pour des reportages qui seront adap­tés pour le ciné­ma tels que Le Drame de Shang­haï, Pirates du rail, Mol­lenard, La Piste du Sud, Nord Atlan­tique ou Bauduin-des-Mines.

On le con­state : riche et var­ié, ce dossier est avant tout pro­gram­ma­tique. Il vise à mon­tr­er que la vie lit­téraire est un ensem­ble com­plexe dans lequel inter­vi­en­nent des textes de tous types. Cer­tains ont été con­sid­érés comme lit­téraires, d’autres ont été oubliés parce que rel­e­vant de la seule actu­al­ité. Les saisir de façon con­jointe tend à renou­vel­er le cor­pus et donc à déplac­er des fron­tières : cela me paraît être le rôle de ceux qui croient que la lit­téra­ture est une matière vivante et non le reli­quaire des beautés défuntes.

Paul Aron


[1] Pierre Van Den Dun­gen, « Un milieu de femmes de let­tres fran­coph­o­nes au tour­nant du siè­cle », Sex­tant, n°11, 1999, p. 135–166 ; « Par­cours sin­guliers de femmes en let­tres », Sex­tant, n°13–14, Liber amico/arum Andrée Despy, 2000, p. 189–209. Voir aus­si la thèse du même auteur : Milieux de presse et jour­nal­istes en Bel­gique (1828–1914), Académie royale, Mémoires de la classe des let­tres et des sci­ences morales et poli­tiques, 2005.
[2] Vanes­sa Gémis, Femmes de let­tres belges (1880–1940). Iden­tités et représen­ta­tions col­lec­tives, ulb, Thèse de doc­tor­at en Langues et lit­téra­tures romanes, 2008–2009.
[3] Voir Simenon jour­nal­iste, Cahiers Georges Simenon, n°4, 1990 ; Georges Simenon, Les obses­sions du voyageur, édité par Benoît Denis, La Quin­zaine lit­téraire-Louis Vuit­ton, 2008 ; Jacques-Charles Lemaire, Simenon jeune jour­nal­iste. Un « anar­chiste » con­formiste, Com­plexe, 2003.
[4] Marie Del­court, Chroniques du jour­nal Le Soir, pré­face de Michel Gro­dent, Arllf, 2004. Jean-Marie Delaunois, Dans la mêlée du xxe siè­cle. Robert Poulet, le corps étranger, pré­face de Jean Van­welken­huyzen, De Kri­jger, 2003.
[5] Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse lit­téraire et fran­co-uni­ver­sal­isme, P.U.R., coll. « Inter­férences », 2006.
[6] Bib­iane Fréché, Lit­téra­ture et société en Bel­gique fran­coph­o­ne (1944–1960), Cri, 2009.
[7] Paul Aron, « Salud Cama­ra­da ! Un reportage sur la guerre d’Espagne par Math­ieu Cor­man » , Revue ital­i­enne d’é­tudes français­es, 1, 15 décem­bre 2011.
[8] Lionel Ber­tel­son, Dic­tio­n­naire des jour­nal­istes-écrivains de Bel­gique, Sec­tion brux­el­loise de l’association générale de la presse belge, 1960.
[9] Gérard Har­ry, L’affaire Peltzer. Le crime de la rue de la Loi, Revue belge, 1927.
[10] Georges Gar­nir, Sou­venirs d’un jour­nal­iste, [Press­es de l’ASAR], 1959. Il faut lire égale­ment ses déli­cieux Sou­venirs d’un revuiste, Expan­sion belge, 1926.
[11] Il fig­ure au cat­a­logue de la col­lec­tion Espace Nord.
[12] Camille Han­let, Les écrivains belges con­tem­po­rains de langue française : 1800–1946, Des­sain, 1946, 2 t.
[13] L’Afrique à vol d’oiseau. Reportage aérien en Afrique Septen­tri­onale et Cen­trale, préf. de M. Lip­pens, introd. de M. R. Engels, dessins de A. Dev­er et J. Lis­monde, Plim ser­vices, 1935.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 171 (avril 2012)