Qu’est-ce qu’il fait, qu’est ce qu’il a, qui c’est celui- là ?

Xavier LÖWENTHAL, Nathan. Roman pornographique et misog­y­ne pour jeune fille, Hélice Hélas, coll. « Mycéli­um mi-raisin », 2019, 224 p., 20 €, ISBN : 978–2‑940522–80‑4

« Alors j’ai cogné ; de toutes mes forces. Du bout de ma chaus­sure, j’ai déplacé sa tête pour voir son vis­age et le sang ». C’est l’incipit du pre­mier chapitre de Nathan qui ne compte que sept lignes… Ce meurtre obscur, sans doute acci­den­tel et dont on ne saura rien de plus sinon qu’il est con­sid­éré comme raciste, Nathan se l’impute sans aucune cer­ti­tude à ce pro­pos. Ques­tion ironique à se pos­er : n’est-ce pas somme toute acces­soire en regard de son style de vie d’une rare incor­rec­tion? Celui d’un jouis­seur, sex­iste et dés­in­volte, fig­ure cen­trale de cet opus effron­té­ment sous-titré « roman pornographique et misog­y­ne pour jeune fille ». Nor­mal quand on s’avise que l’auteur n’est autre que Xavier Löwen­thal, véri­ta­ble couteau suisse de la sub­ver­sion créa­tive : auteur, dessi­na­teur, enseignant, théoricien de la BD, fon­da­teur des édi­tions « La cinquième couche » et féru de détourne­ments (dont ceux, notam­ment du Maus de Spiegel­man ou des Schtroumpfs).

Haut fonc­tion­naire dans une insti­tu­tion inter­na­tionale – apparem­ment établie à Brux­elles – Nathan y ani­me une « com­mis­sion pré­para­toire » sur la répres­sion du har­cèle­ment (mob­bing). Déviance dont il est lui-même accusé suite à la plainte un rien vicieuse déposée par Her­mine, sa supérieure directe affec­tée au ser­vice juridique et dépitée par le manque d’attentions que lui porte ce séduc­teur paten­té. À vrai dire il prend cette plainte par-dessus la jambe, autant que les affron­te­ments et les théories exprimées dans le cadre de sa mis­sion comme d’ailleurs la plu­part des général­ités, des slo­gans lap­idaires et des con­traintes pro­mul­guées dans le monde d’aujourd’hui, grave­ment shi­z­o­phrénique selon le diag­nos­tic de Löwen­thal lui-même. Lequel  use benoîte­ment d’une arme impa­ra­ble : l’art de pouss­er ces soubre­sauts jusqu’au bout de leur pré­ten­due légitim­ité et de leur faire dégorg­er leurs apor­ies ou leurs absur­dités, que ce soit dans un con­texte d’angélisme ou de per­sé­cu­tion. En cause notam­ment le nœud gor­di­en con­sti­tué par le red­outable trio : lib­erté, respon­s­abil­ité, cul­pa­bil­ité. Avec, pour décor, le com­bat tra­di­tion­nel et truqué entre le bien et le mal, en fait aus­si imbriqués l’un dans l’autre que les deux têtards fig­u­rant le yin et le yang. Prob­lé­ma­tique qui nour­ri­ra entre autres un savoureux dia­logue dopé au cal­va entre Nathan et son vieil ami curé, sorte de quiétiste assez joyeuse­ment inqui­et. Cela dit, c’est à la façon géniale et presque enfan­tine d’Alexandre que Nathan sem­ble avoir résolu le prob­lème du nud. Proche sommes toutes du principe de Schopen­hauer selon lequel il ne s’agit pas de se guérir des souf­frances de la vie, mais bien de se guérir de la vie en tant que souf­france. Et il s’en donne, le bougre !

Pornographe ? Séduc­teur en tout cas (le con­traire exacte­ment du harceleur, ani­mé lui par le dépit d’échouer à séduire), ce qui chez Nathan ressem­ble davan­tage à une fac­ulté d’accueil au plaisir (reçu et don­né) qu’à une con­quête de cosaque. Et si la pornogra­phie n’est en somme que de l’érotisme qui se racon­te, alors c’est bien de pornogra­phie qu’il s’agit. Cela dit, Löwen­thal y va de bon cœur pour décrire les par­ties de jambes en l’air de son per­son­nage avec une tech­nic­ité qua­si tuto­rielle.

Cynique ? Nathan l’est assuré­ment, mais à la façon des anciens philosophes grecs, ces « moral­istes » dont Onfray notam­ment a rap­pelé « qu’en singeant la bêtise humaine, en dénonçant l’hypocrisie et le men­songe, en se riant du pou­voir établi, en démys­ti­fi­ant les idéaux gré­gaires, ils se sont faits les cham­pi­ons d’une éthique exigeante dont les ‘moral­istes’ d’aujourd’hui pour­raient utile­ment s’inspirer »

Mysogine ? Trop allergique en tout cas aux général­ités et aux clas­si­fi­ca­tions pour assumer ce que l’auteur pro­fesse par déri­sion dans le sous titre du roman, mais aus­si à cer­taines hypocrisies sig­nifi­antes comme dans cet épisode – par­faite­ment rigo­lo – où, entre deux bruyantes extases, une de ses supérieures, chargée de le con­trôler après sa con­damna­tion pour har­cèle­ment (en cause : la fausse plainte d’Hermine), exige de lui les débor­de­ments les plus auda­cieux sous pré­texte de mieux démon­tr­er l’ampleur de sa turpi­tude.

Impos­teur ? La parole à l’auteur,  déclinée au fil du roman: « Nathan est le con­traire exacte­ment de l’imposteur. Il en a sim­ple­ment toutes les apparences. Le véri­ta­ble impos­teur, lui, n’en a jamais l’air, n’a pas d’apparence fixe, sait avoir l’air de tout ce qu’on veut, moins l’imposture : il feint le sérieux et le drame, répond par­faite­ment à tous les désirs, s’adapte et s’identifie à leur objet, au moins formelle­ment. Il con­serve donc, envers et con­tre tout, des apparences con­ven­ables. Vides mais con­ven­ables ». Du reste, pour Nathan « Être con­sid­éré comme un impos­teur ne le dérangeait pas et, s’il avait porté quelque intérêt à son égo, il aurait même pu en con­cevoir une forme de fierté ».

Roman provo­cant ? Sans aucun doute, ce qui en fait, comme toute provo­ca­tion, un cadeau idéal pour favoris­er la réflex­ion per­son­nelle (en l’occurrence sur l’absurdité ambiante et large­ment partagée de notre monde con­tem­po­rain). Avec en sus le plaisir de déguster une écri­t­ure inven­tive et un réc­it madré où, tels des culs-de-lampe lit­téraires, alter­nent çà et là, à l’enseigne des « deux éten­dards », les « cer­cles d’or » dif­fusés par les cloches de la cathé­drale et un malin dia­ble qui se tord de rire dans un coin, comme sur un chapiteau roman.

Ghis­lain Cot­ton