Histoire de Bruxelles

Hugues PAYEN (scé­nario, dia­logues), Arnaud DE LA CROIX (doc­u­men­taire, textes his­toriques), T. BALARD, CHANDRE, T. DUBOIS D’ENGHIEN, A. JOUFFROY, G. KESTEMONT, G. , SAN MARTINO (dessins), F. DANIEL, F. FLEURY, D. RAY, S. SABATER (couleurs), A. PALMA (cou­ver­ture), Brux­elles. De Water­loo à l’Europe, Petit à petit, 2019, 82 p., 16,90 €, ISBN : 9791095670896

Après les deux pre­miers tomes Brux­elles. Des Celtes aux ducs de Bour­gogne, Brux­elles. De Charles Quint à la Révo­lu­tion bra­bançonne, le tome 3 Brux­elles. De Water­loo à l’Europe couronne le roman graphique con­sacré à l’histoire de la ville. Com­ment racon­ter une ville, son évo­lu­tion, ses hauts faits his­toriques, poli­tiques, soci­aux, cul­turels, son essor ou son déclin ? Com­ment en faire le per­son­nage d’un réc­it ? Quels événe­ments priv­ilégi­er ? Sous quel prisme les présen­ter et com­ment les artic­uler les uns aux autres ? Sur un scé­nario, des dia­logues d’Hugues Payen, une doc­u­men­ta­tion et des textes his­toriques d’Arnaud de la Croix, l’ouvrage choisit de retrac­er l’histoire de la ville (de la défaite de Napoléon à Water­loo en 1815 à Brux­elles, cap­i­tale de l’Europe) en accen­tu­ant des scènes par­fois minorées afin de pro­duire une lec­ture autre d’une séquence his­torique. En lieu et place d’un fil rouge reliant des macro-événe­ments, le réc­it rou­vre le passé en exhumant des acteurs de l’ombre, des faits nég­ligés ou sec­on­darisés, par exem­ple la fig­ure d’Edith Cavell qui sera fusil­lée par les Alle­mands lors de la Pre­mière Guerre mon­di­ale, l’anarchiste Gen­naro Rubi­no qui, voulant venger les morts lors d’une man­i­fes­ta­tion pour le suf­frage uni­versel à Lou­vain et déclencher une insur­rec­tion pop­u­laire par un régi­cide, ten­ta en 1902 de tuer le roi Léopold II (ce dernier fut indemne) ou encore l’incendie de l’Innovation en 1967.

Non seule­ment aux faits « incon­tourn­ables » de l’histoire (soulève­ment con­tre la tutelle des Pays-Bas, con­tre le joug de Guil­laume d’Orange, mou­ve­ment en faveur de l’indépendance de la Bel­gique, cristalli­sa­tion des émeutes en révo­lu­tion, Pre­mière et Deux­ième Guerre mon­di­ale, Brux­elles siège de la Com­mis­sion européenne…) vien­nent s’ajouter des faits habituelle­ment nég­ligés, mais les macro-faits sont eux-mêmes déchiffrés selon des angles nova­teurs. La puis­sante évo­ca­tion des acteurs de la révo­lu­tion belge (Louis de Pot­ter, Fil­ip­po Buonarot­ti…), les émeutes qui écla­tent à la fin de La Muette de Por­ti­ci à la Mon­naie, la procla­ma­tion de l’indépendance de la Bel­gique en 1830 lais­sent ouverte la ques­tion : s’est-il agi d’une révo­lu­tion bour­geoise ou pro­lé­tari­enne ?

Nou­v­el exem­ple d’un pas de côté dans l’écriture de l’Histoire : on sait qu’après 1830, Brux­elles fut la terre d’accueil des exilés poli­tiques, des pro­scrits. Au lieu de se focalis­er sur les fig­ures engagées de Vic­tor Hugo, Marx, Engels ou Bak­ou­nine qui trou­vèrent refuge à Brux­elles, les auteurs ont préféré jeter leur dévolu sur la bal­lade de « l’époux infer­nal et de la Vierge folle », sur Ver­laine qui tira sur Rim­baud et fut incar­céré à Mons.

Si l’indépendance du Con­go, la grève générale de l’hiver 1960–1961 con­tre le pro­gramme d’austérité ne font l’objet que d’une sim­ple men­tion, l’affaire du faux Soir imprimé sous l’occupation alle­mande le 9 novem­bre  1943, l’Expo de 1958, les ten­sions régionales, séparatistes don­nent lieu à d’amples développe­ments.

On louera la méthodolo­gie adop­tée qui, d’une part, révèle des pans moins con­nus de la scène his­tori­co-poli­tique de Brux­elles et, d’autre part, décrypte des événe­ments archi-con­nus sous un angle qui mod­i­fie leur intel­li­gi­bil­ité. Pass­er der­rière des ver­sions offi­cielles qui cade­nassent, c’est rou­vrir la pen­sée là où elle s’est assoupie en clichés indurés. La pra­tique de l’histoire, ici sous la forme d’une BD doc­u­men­taire, tient alors du réveil de la Belle au bois dor­mant.

Véronique Bergen