Un destin familial

Stéphanie TER MEEREN, Le souf­fle du temps, His­toire peu ordi­naire d’une famille belge aux orig­ines alle­man­des, 1830–2000, Mem­ogrames, 2019, 236 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930698–64‑9

Le réc­it s’ouvre sur un paysage d’été en Angleterre. Albert Brauner marche d’un bon pas vers Man­ches­ter. Il va y retrou­ver Ger­maine, sa femme, dont il a été séparé pen­dant les qua­tre années de la Grande Guerre. Au terme de ce court pro­logue, Albert s’effondre, frap­pé en plein front d’une balle. « À une cen­taine de mètres, un homme age­nouil­lé dans les hautes herbes se lève, range son fusil dans son étui et s’en va sans jeter un regard vers l’homme abat­tu ».

Le réc­it s’achèvera sans qu’ait été résolue l’énigme de cette exé­cu­tion d’un homme qui sera enter­ré avec les hon­neurs réservés aux com­bat­tants de l’armée anglaise.

Stéphanie ter Meeren, issue par sa lignée pater­nelle des Brauner, a voulu explor­er cette généalo­gie hors du com­mun issue du « patri­arche », Thomas Brauner. Né Français, en 1814 — la Bel­gique n’existait pas -, il devien­dra en 1844 l’un des organ­isa­teurs de l’enseignement pri­maire dans le pays qui est créé en 1830. La Bel­gique, en 1843 venait de vot­er la loi organique organ­isant l’enseignement pri­maire et devait se dot­er d’un  réseau d’écoles nor­males en Flan­dre et en Wal­lonie.

Pour men­er à bien son explo­ration famil­iale, Stéphanie ter Meeren imag­ine le per­son­nage d’une étu­di­ante qui organ­ise à sa demande les archives d’un vieil homme, Éti­enne Brauner,  le fils du sol­dat assas­s­iné sur le chemin de Man­ches­ter, le petit-fils du patri­arche Thomas Brauner.

À tra­vers let­tres, archives man­u­scrites, car­nets et doc­u­ments offi­ciels, la nar­ra­trice recon­stitue les des­tins sin­guliers de per­son­nages inscrits dans l’Histoire, la grande. Ain­si le lecteur par­ticipe-t-il à l’exode qui jeta sur les routes belges et français­es des mil­liers de civils effrayés. Les Brauner se réfugient dans leur domaine de Vosse­beek , un château acquis par Auguste, la grand-père d’Etienne, où les rois Léopold II et Albert Ier aimaient à par­ticiper à des par­ties de chas­se. Des amis y séjour­nent sou­vent, comme les époux Der­beid dont Gus­tave s’est ren­du célèbre par ses travaux sur la tuber­cu­lose et qui, comme de nom­breux médecins, a rejoint le front. On lit l’émotion qui étreint au quo­ti­di­en les mères et les femmes des jeunes gens qui se sont portés volon­taires. On vit ce que représente l’occupation par l’armée alle­mande de la plus grande par­tie du ter­ri­toire belge. Les détails sont élo­quents à cet égard : com­ment se déplac­er vers Brux­elles, quelles infor­ma­tions reçoit-on et com­ment, que racon­tent les sol­dats en per­mis­sion lorsqu’ils revi­en­nent au château trans­for­mé en hôpi­tal : l’incendie de Lou­vain, les appren­tis­sages som­maires de pilotage d’avions, les blessés, les mutilés…

Petit à petit, le dia­logue se noue entre l’étudiante et le vieil­lard tan­dis que le lecteur se nour­rit d’anecdotes tombées dans l’oubli, dont les plus intéres­santes sont celles liées au patri­arche. Ain­si ces expo­si­tions sco­laires que le pub­lic lon­donien cou­vrait de louanges au Crys­tal Palace ou la créa­tion de la revue L’Abeille, la pre­mière revue de péd­a­gogie en Bel­gique…

Le réc­it de Stéphanie ter Meeren, cou­vrant un siè­cle et demi d’Histoire, ne peut être ici syn­thétisé. Il se dis­perse par­fois mais ne cesse jamais de piquer la curiosité et l’étonnement du lecteur. Ce dernier ne saura pas les vraies raisons de l’exécution d’Albert Brauner, assas­s­iné d’une balle dans la tête alors que la guerre à laque­lle il avait par­ticipé en héros, s’achevait enfin. Peut-être y a‑t-il dans ce per­son­nage-là la matière à un vrai roman ? Un roman d’espionnage qui déploierait dans la fic­tion, toute la richesse et la com­plex­ité d’une des­tinée dont ce livre est un des échos.

Jean Jau­ni­aux