Des notes sur toute la gamme

Cris­t­ian RONSMANS, Le bâton de Plu­tar­que. Mis­cel­lanées, Pont de l’Europe, 2019, 160 p., 12 €, ISBN : 978–2‑36851–422‑1

Dans Le bâton de Plu­tar­que, deux­ième volet de ses Mis­cel­lanées (le beau nom, quelque peu oublié, des mélanges lit­téraires), Cris­t­ian Ron­s­mans nous livre une nou­velle brassée de notes cueil­lies dans ses car­nets, aux couleurs et humeurs var­iées. Groupées par chapitres fan­tai­sistes : Apho­rismes et périls, Apho­rismes et man­tilles, Apho­rismes et basse con­tin­ue, Apho­rismes et vieilles den­telles

Ici, un air de con­fi­dence : « Je n’ai jamais ver­rouil­lé mon cœur. J’aurais dû. J’aurais dû le cade­nass­er ».

Là, des réflex­ions dans le sil­lage de la phrase ‘lumineuse’ d’Hölderlin : « La poésie est un jeu dan­gereux ». « L’objectif essen­tiel de la poésie [est] de ren­dre vis­i­ble l’invisible, de faire remon­ter le ’moi’ enfoui. »

Plus loin, une con­ver­sa­tion avec le Silence, début d’une mys­térieuse ami­tié.

Une brève his­toire d’une ironie mélan­col­ique, dédiée à Claude Nougaro : « Elle m’aimait pour ce que je fus. Elle ne m’aime plus pour ce que je suis. L’amour est aveu­gle non parce que l’authenticité de l’objet se dis­simule au regard mais parce que le regard ne voit que ce qu’il rêve de voir. ».

Des médi­ta­tions sen­si­bles sur l’art : « L’art, quelle que soit la façon dont il touche un être, tend à lui offrir la pos­si­bil­ité de se dépass­er, d’être autre dans un mou­ve­ment d’allégresse incom­pa­ra­ble. » «  L’art est une marche sur les sen­tiers escarpés de notre recherche vers la sub­til­ité des pro­fondeurs qui le met en action. ».

Des pages cap­ti­vantes sur Tàpies : « Un pein­tre loup. Soli­taire, il l’est et entend le rester.» Dans son abstrac­tion fig­u­ra­tive, il ren­con­tre un sub­til écho de Paul Klee, « si proche de la pein­ture d’au-delà de la pein­ture ».

«Tàpies s’interroge, nous inter­roge : la créa­tion n’est-elle pas une œuvre à deux dans une dialec­tique en ten­sion con­stante entre artiste et spec­ta­teur ? 

Cris­t­ian Ron­s­mans évoque Mar­cel Duchamp, le grand ‘Cham­boula­teur’. « De Cézanne au futur­isme, en pas­sant par toutes les avant-gardes de son temps, il a tout exploré rapi­de­ment, car c’est un homme pressé d’en finir, pour se con­sacr­er à son pro­jet. » Pro­jet s’appuyant sur une idée-force, qui han­tait l’artiste : « ‘Quit­ter le champ de la pein­ture rétini­enne’, la pein­ture qui fait plaisir. Pour mieux gag­n­er les rives aporé­tiques d’un monde qui n’existe pas encore vrai­ment ».

Il rap­pelle l’influence qu’eut sur son œuvre Ray­mond Rous­sel, dont il tient Locus Solus pour « l’un des grands chefs‑d’œuvre de la lit­téra­ture du XXe siè­cle ».

En revanche, il n’épargne pas les impos­teurs, au pre­mier rang desquels Jeff Koons.  « Après avoir été longtemps courtier en matières pre­mières à Wall Street, Jeff Koons se lance dans l’art ‘en tant que vecteur priv­ilégié de mer­chan­dis­ing’, cet ancien trad­er s’est très tôt recon­ver­ti dans la marchan­di­s­a­tion de l’art, aux béné­fices bien plus juteux que les béné­fices bour­siers à risques. […] On a con­damné Mad­off, à juste titre. À quand, pour out­rage à l’art, l’inculpation de Jeff Koons ? »

Tour à tour sérieux et léger, grave et moqueur, Cris­t­ian Ron­s­mans aime jouer avec les mots : « un bouc hémis­phère », « à dou­ble tour d’ivoire », « j’ai l’estomac dans l’étalon »…

Et l’on choisit de le quit­ter sur un sourire: « Comme dis­ait un vieux tal­mud­iste: ‘Quand je décou­vre quelque chose qui me dépas­sait jusqu’alors, j’ai envie de danser sur la table’. Je vous souhaite à tous de danser sur la table. »

Francine Ghy­sen