Félicien Rops. Théorie du druidisme

Féli­cien ROPS, Mémoires pour nuire à l’histoire artis­tique de mon temps, Textes présen­tés, choi­sis et post­facés par Hélène Védrine, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2019, 420 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–477‑6

Davan­tage que sim­ple­ment don­ner le ton, le titre résonne comme un man­i­feste esthé­tique. C’est dans l’espace lit­téraire du pein­tre, graveur, dessi­na­teur et illus­tra­teur Féli­cien Rops (1833–1898) que nous entrons. Le recueil Mémoires pour nuire à l’histoire artis­tique de mon temps se com­pose de textes sélec­tion­nés par Hélène Védrine, sou­vent tirés de la cor­re­spon­dance de l’artiste, au fil desquels l’on décou­vre ses théories esthé­tiques, sa con­cep­tion (mou­vante, mul­ti­fi­brée) de la moder­nité, la cen­tral­ité de l’érotisme, son inven­tion d’une forme de dandysme inspirée par Baude­laire, forme qu’il appelle le druidisme.

Ce qui frappe dans la pra­tique épis­to­laire mais aus­si dans les arti­cles de Féli­cien Rops, c’est son indi­vid­u­al­isme forcené qu’il érige en principe d’existence et de créa­tion. Un indi­vid­u­al­isme rad­i­cal qui implique de se sous­traire aux modes, aux goûts mais aus­si aux sirènes du suc­cès. Dès qu’une bro­chette de cri­tiques de renom (Octave Mir­beau, Joséphin Péladan, Joris-Karl Huys­mans, Edmond Picard…) loue ses œuvres, Rops répond par un pas de côté en direc­tion de l’hermétisme, de l’élitisme. La moder­nité qu’affectionne Rops est tein­tée de déca­den­tisme, d’une aura Fin-de-siè­cle qui lorgne vers l’occulte, l’asocialité et le refus de tout pub­lic comme de toute pub­lic­ité.

J’ai en hor­reur les expo­si­tions (…) En art, j’ai la haine de toutes les pop­u­lar­ités et de toutes les démoc­ra­ti­sa­tions. Con­traire­ment à tous ceux qui croient que l’on tra­vaille à sauver la société en faisant un cro­quis ou un son­net, je crois que l’art doit rester un DRUIDISME, ou se per­dre. 

Alors qu’au 21e siè­cle, nom­breux sont les artistes à cour­tis­er la gloire — syn­drome Andy Warhol du quart d’heure de renom­mée pour tout un cha­cun —, Rops revendique l’hermétisme de celui qui se pose en « éter­nel indomp­té » dont l’art est à jamais non sol­u­ble dans la sphère offi­cielle. Por­teuses d’un par­fum de scan­dale, ses œuvres, son art éro­tique (Pornokratès), ses attaques anti­cléri­cales (La ten­ta­tion de saint Antoine) ont choqué le monde de l’art. Illus­tra­teur de génie des œuvres de Charles De Coster, de Baude­laire, de Bar­bey d’Aurevilly, Rops donne libre cours à ce qu’il nomme ses « rop­sodies hon­grois­es », car­nets de voy­age qui retra­cent sa quête d’origines hon­grois­es, son sen­ti­ment d’étrangeté par rap­port à la Bel­gique.

Le ton acerbe, la pra­tique de l’autodérision par­courent ces textes qui ne ména­gent pas leurs attaques con­tre toutes les écoles, tous les mou­ve­ments artis­tiques. Résol­u­ment anti-gré­gaire, Rops en appelle à l’énergie éro­tique (lato sen­su) comme com­bus­tion de la créa­tion : fureurs éro­tiques et fureurs créa­tri­ces sont sœurs l’une de l’autre. Lui qui sent vibr­er en lui l’âme des Mag­yars, place le champ de l’art sous la lumière de la pul­sion sex­uelle, du cycle vital.

Dans une let­tre adressée à Octave Mir­beau en 1886, il affirme une fois de plus sa soli­tude, sa rup­ture avec l’ordre des artistes bour­geois : « j’aime mieux les porchers et les porcs que ces êtres fausse­ment artistes et véri­ta­ble­ment imbé­ciles ! ».  Grand maître des eaux-fortes, Rops grogne, mord, per­si­fle, débusque les artistes asep­tisés, les mou­tons de Panurge, les arriv­istes, sans jamais s’exempter des foudres qu’il réserve à ses con­frères.

Véronique Bergen