Hammershøi, Gould, Bernhard, sous l’œil fraternel de Patrick Roegiers

Patrick ROEGIERS, Éloge du génie – Vil­helm Ham­mer­shøi, Glenn Gould, Thomas Bern­hard, Arléa édi­tions, coll. « La ren­con­tre », 2019, 109 p., 17 €, ISBN : 9782363082077

Dès les pre­mières pages de son Éloge du génie, Patrick Roegiers nous livre une déf­i­ni­tion très per­son­nelle des génies (en tout cas dans le domaine artis­tique car ne sont pas abordé.e.s ceux ou celles issu.e.s du monde sci­en­tifique par exem­ple). À ses yeux, ils « ne sont pas de doux dingues, des indi­vidus anor­maux, bizarres ou déli­rants (…) », mais « des êtres sin­guliers dans leur façon d’exister, de voir ou de racon­ter le monde, et de créer (ou de crier ?). »

S’intéresser à des artistes n’est pas une pre­mière pour Patrick Roegiers qui, rap­pelons-le, fut homme de théâtre à ses débuts. Son imposante bib­li­ogra­phie qui compte plus de cinquante titres, essais com­pris, men­tionne de nom­breux tal­ents comme Frag­o­nard, Simenon, Lewis Car­roll, Diane Arbus, Topor, Lar­tigue, Magritte, Dois­neau pour n’en citer que quelques-uns, sans oubli­er les recueils de textes L’œil vivant, L’œil mul­ti­ple, L’œil com­plice et L’œil ouvert, con­sacrés à la pho­togra­phie.

Cette fois, il nous donne une vision sin­gulière sur le par­cours de trois artistes sur lesquels il porte un regard sin­guli­er, pour avoir côtoyé intérieure­ment leur œuvre. Un pein­tre, un musi­cien, un écrivain avec lesquels il entre­tient une rela­tion intime : « Les trois créa­teurs qui font l’objet de ce livre n’ont pas été choi­sis par hasard. Je les admire et j’aime leur œuvre depuis longtemps. Vil­helm Ham­mer­shøi en pein­ture, Glenn Gould en musique et Thomas Bern­hard en lit­téra­ture ont con­sacré leur vie à leur art avec une exi­gence, une moder­nité et une audace incom­pa­ra­bles. Leur per­son­nal­ité n’est pas celle de cha­cun. Les manies, les obses­sions, les pho­bies, qui vont par­fois jusqu’à la folie, m’ont tou­jours fasciné. Les génies ne sont pas des excen­triques, mais des excen­trés. »

Du pein­tre Ham­mer­shøi, né à Copen­h­ague en 1864, Roegiers admire la pein­ture qua­si domes­tique, reflet de la vie con­ju­gale, en retrait du monde, dans un temps sus­pendu qui serait pré­cisé­ment celui du génie. Tout sem­ble abor­dé en retenue : la présence humaine, celle de « l’épouse mod­èle », est réduite à l’essentiel, les teintes et les couleurs sont estom­pées.

De Glenn Gould, Roegiers met en exer­gue le dernier con­cert, à Los Ange­les, le 10 avril 1965, devant deux mille spec­ta­teurs alors que le génial pianiste préférait jouer pour lui-même, car « l’art implique de se retranch­er du monde ». Il a 32 ans. Il ne fera plus que du stu­dio pour les dix-huit ans qui lui reste à venir. « Sa vie est une énigme », écrit Roegiers en aus­cul­tant les manies assez extrav­a­gantes de l’artiste, des manies qui lui per­me­t­taient d’affronter son pub­lic dans une forme de com­bat au som­met. Des com­bats de légende.

Avec Thomas Bern­hard, Patrick Roegiers appro­fon­dit ce sen­ti­ment que les génies auraient de vivre en périphérie de l’existence com­mune. Pour y arriv­er, l’écrivain autrichien va con­stru­ire, jusqu’à la per­fec­tion, un sen­ti­ment d’échec, enrac­iné dans des cat­a­stro­phes de l’enfance. Son diag­nos­tic sera sans appel : « Tout a été détru­it en moi ». Mis­an­thrope et provo­ca­teur, il cul­tive la haine des autres comme un révéla­teur de la haine de soi, qu’il va entretenir en haute soli­tude.

Roegiers partage son admi­ra­tion pour ces artistes hors du com­mun aus­cul­tant des chapitres de leur exis­tence tour­men­tée avec éru­di­tion et attache­ment. On le sent proche d’eux. On ressent la ten­dresse lucide et frater­nelle qu’il éprou­ve à leur égard. Et on sort de ce livre court mais dense avec une envie sin­gulière de se con­fron­ter à ces œuvres nées d’un tumulte intérieur. Ou d’y retourn­er avec Roegiers pour guide.

Michel Tor­rekens