Errance autour d’un lac

Anne-Michèle HAMESSE, Le lac du Bois de la Cam­bre, Pré­face de Pierre Mor­let, Coudri­er, 2020, 105 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–007‑8

Comme il existe une lit­téra­ture réal­iste, nat­u­ral­iste, sym­bol­iste, une lit­téra­ture impres­sion­niste me sem­ble se dégager en ces temps de mêle­ments des gen­res lit­téraires et plus pré­cisé­ment de la prose et de que l’on appelle la poésie.

Anne-Michèle Hamesse a d’abord été pein­tre (élève d’Ar­ié Man­del­baum) puis est passée à la lit­téra­ture. Mais cesse-t-on jamais d’être pein­tre, d’ex­ercer son regard, non pas pour dépein­dre ce que l’on voit, mais pour saisir la lumière entre les couleurs, faire sur­gir de l’artiste les choses entre­vues et que la nature lui ren­voie dans sa flot­tante imprévis­i­bil­ité des formes ?

L’au­teure a pub­lié une dizaine de romans, des poèmes, des réc­its, des con­tes et, à chaque fois, une part de cette invis­i­bil­ité pro­vi­soire du monde remonte à la sur­face de son écri­t­ure. Des per­son­nages, des objets mais aus­si des pas­sions des ful­gu­rances, des déchire­ments et des éblouisse­ments font la matière récur­rente de son œuvre, alliée à un éro­tisme régulière­ment invo­qué, joué, déjoué. Ces flot­te­ments des êtres con­stituent le tis­su de l’imag­i­naire d’Anne-Michèle Hamesse.

Dans Le lac du Bois de la Cam­bre, son dernier roman en date, c’est encore dans ce monde impres­sion­niste que l’auteure donne ren­dez-vous au lecteur. Tris­tia flâne, vit, aime et toute cette vie baigne dans la mélan­col­ie, qui est sou­vent le point de vue de celles et ceux qui regar­dent le monde tel qu’il est…

Elle s’allonge dans la bar­que, mise en con­fi­ance par cet homme ami­cal qu’elle ne con­nait pas mais qui sem­ble accepter de lui par­ler vrai. (…)

Par­ler vrai c’est ten­tant, elle ne sait pas encore bien ce que ça sig­ni­fie, elle essay­era juste de lui répon­dre, ce sera un bon début, ce lui est déjà bien agréable d’avoir trou­vé un com­pagnon de voy­age, ne fût-ce que pour un instant, pour partager un sem­blant de con­ver­sa­tion, dans une sim­ple bar­que. 

Et ce lac, bien con­nu des Brux­el­lois et qui pour­rait appa­raître comme épuisé par tant de fréquen­ta­tions touris­tiques, livre ici ses charmes et ses mys­tères si chers à Tris­tia. Elle erre, se perd autour du lac, solil­oque, pense,  rêve, s’effraye de la vio­lence du temps puis, au fil des pas per­dus, elle accueille l’une ou l’autre ren­con­tre, se remet à revivre, mais est-ce dans le réel ou dans sa phase inver­sée, celle de l’imaginaire ?

Un vol de canards sauvages passe haut et griffe le ciel. Leurs cris se per­dent dans le loin­tain, des rires parvi­en­nent aux oreilles de Tris­tia depuis l’île Robin­son, fausse île sans tré­sor, sans doute des jeunes gens y accos­tent pressés d’aller s’amuser, se touch­er au soleil, se boire les lèvres, refaire le monde sans savoir que le monde existe déjà sans eux, depuis une éter­nité, qu’ils ne le chang­eront pas, le monde s’en fout, il est immuable, impéné­tra­ble, absurde, ses soubre­sauts restent invis­i­bles, comme l’eau du lac du Bois de la Cam­bre en ce chaud mois d’août, une eau tran­quille en sur­face et insond­able en-dessous. 

Tris­tia se demande si un Créa­teur existe.

Anne-Michèle Hamesse écrit sou­vent à pro­pos de ces sen­ti­ments et émo­tions qui délient les êtres et les délivrent des sanies de l’existence. Il y a des livres durs et secs comme des tranchets, d’autres qui ten­tent de recoudre les incer­ti­tudes des hommes qu’on appelle le plus sou­vent des blessures.

Ce sont en fait les mar­ques de la vie dans les corps et la psy­ché, sans lesquelles les êtres ne seraient que matière hasardeuse. La lit­téra­ture, entre sincérité et vérité comme le rap­pelait Ray­mond Que­neau, tente sans cesse de scruter ces « lieux de la douleur » (Sav­itzkaya).

Sig­nalons aus­si la pré­face sen­si­ble de Pierre Mor­let, com­plice de longue date de l’auteure.

Un livre de flâner­ie lit­téraire, de médi­ta­tion et de prom­e­nade intime.

Daniel Simon