L’amor silencieuse

Vin­ciane MOESCHLER, À corps par­fait, Mus­cadier, 2020, 222 p., 13,50€, ISBN : 979–1096935574

vinciane moeschler a corps parfaitCe roman pour la jeunesse de Vin­ciane Moeschler nous présente tour à tour le point de vue d’Audrey, 15 ans, et d’Anton, 16 ans et demi. Tous les deux dans la même classe, les ado­les­cents se plaisent mutuelle­ment et se jet­tent de temps à autre des regards à la dérobée. Peu à peu, on assiste à des ten­ta­tives bal­bu­tiées de rap­proche­ments et à une rela­tion qui se tisse par­fois avec des malen­ten­dus.

Approcher un autre qui plaît n’est pas sim­ple pour un jeune, mais la ten­ta­tive est encore plus incer­taine quand les dif­férences socio-cul­turelles sont man­i­festes. D’un côté, Audrey est une jeune fille studieuse qui aime écrire des haïkus et qui a des par­ents très occupés (une mère jour­nal­iste sur TF1 et un père tra­vail­lant dans les affaires pour le Japon). De l’autre côté, Anton est un glan­deur issu de l’union d’une mère cubaine affectueuse et d’un père tchèque con­duc­teur à la RATP. Leurs dif­férences pour­raient les sépar­er, mais c’est sans compter sur un élé­ment déclencheur impa­ra­ble pour créer une étin­celle : un grain de beauté hyp­no­ti­sant dans la nuque de la belle.

La rela­tion amica­lo-amoureuse entre les deux jeunes se com­plique lorsqu’Audrey est hos­pi­tal­isée à cause de sa mai­greur extrême. Le diag­nos­tic tombe : anorex­ie men­tale. Il est vrai que l’adolescente mange peu et soigne son apparence, mais per­son­ne n’a rien vu venir. On assiste alors au com­bat bru­tal qu’Audrey mène au quo­ti­di­en pour se forcer à s’alimenter.

Cram­pes aux mol­lets. Pesée. Con­trôler le potas­si­um dans le sang. Ne pas ren­vers­er le plateau-repas. Le répug­nant plateau-repas. Trop de fécu­lents. Je déteste. Accepter une cuillerée de hari­cots, de jam­bon, de yaourt. Mâch­er et remâch­er. Revoir le psy. Lui dire que je souf­fre ? Que ma tête est comme séparée de mon corps ? Il doit me pren­dre pour une folle. C’est plus fort que moi : ranger, ordon­ner, net­toy­er. Ranger, ordon­ner, net­toy­er. Refus de la bouffe. On me dit : « Il faut pren­dre du poids ». Arrêtez de m’engraisser ! C’est dégoû­tant. Pesée. Tou­jours plus loin. Con­trôler. Faites que les chiffres de la bal­ance ne mon­tent pas trop vite. J’ai peur. Sonde gas­trique. Gin­givite. Perte des cheveux. Stries sur les dents. Pren­dre le pouls, la ten­sion. Encore trich­er.

Ses par­ents sont désar­més, eux qui pen­saient suff­isant leur amour pour leur fille. Tra­ver­sée par l’ambivalence de sa mal­adie men­tale, Audrey décou­vre l’ivresse de ne plus se nour­rir, perd pied dans le déni et la cul­pa­bil­ité, croit guérir puis rechute. Elle rejette tan­tôt Anton, tan­tôt sa mère. Indis­posée par ses ron­deurs nais­santes de femme, elle cherche con­stam­ment le secret que sa mère lui cache, tel un chien affamé qui vient mendi­er quelques miettes.

J’ai recom­mencé à écrire. Mon écri­t­ure est écorchée. Je la mal­traite, je suis impi­toy­able, je me défonce avec des mots bar­bares, des phras­es sans queue ni tête, un corps à corps cru­el et tur­bu­lent. Cela me per­met de vivre.

À corps par­fait est un réc­it rédigé dans un style sim­ple et effi­cace qui prend une den­sité intéres­sante lorsque l’histoire se com­plex­i­fie avec la décou­verte de l’anorexie de l’héroïne : on palpe alors les sig­naux de l’inconscient qui tente de faire ressor­tir les fêlures par tous les inter­stices pos­si­bles, de plus en plus fort, tel un cri. Un réc­it intéres­sant, signé par la lau­réate du prix Rossel 2019, sur un thème dont la grav­ité est encore trop mécon­nue.

Séver­ine Radoux