Avant 8h15

Un coup de cœur du Car­net

Didi­er ALCANTE, Louis-François BOLLÉE et Denis RODIER, La bombe, Glé­nat, 2020, 472 p., 39 € / ePub : 17..9 €, ISBN : 978–2344020630

alcante la bombeLe 6 août 1945 à 8h15, le bom­bardier B‑29 Eno­la Gay largue l’équivalent de 20 000 tonnes de TNT sur Hiroshi­ma. Les con­séquences de la bombe atom­ique à Hiroshi­ma et, trois jours plus tard, à Nagasa­ki, furent ter­ri­bles. Réc­it d’un coude-à-coude hale­tant met­tant en présence les puis­sances inter­na­tionales de l’époque, La bombe entraîne le lecteur dans les dif­férentes étapes de la course à l’armement qui con­duisit d’abord à l’essai Trin­i­ty puis à la destruc­tion des deux villes.

Le roman graphique de Didi­er Alcante, Louis-François Bol­lée et Denis Rodi­er est le fruit de qua­tre années de réflex­ion com­mune. C’est un tra­vail colos­sal de 450 pages en noir et blanc con­stru­ites avec une extrême minu­tie, tant d’un point de vue textuel que graphique. Les dia­logues sont naturels mal­gré la volon­té claire des auteurs d’instruire le lecteur et de l’aider à se situer dans l’action. Ce dernier ne s’égare en effet jamais par­mi la foule de per­son­nages, les lieux impliqués et les tech­nolo­gies util­isées.

La bombe extrait 1

À la dif­fi­culté de racon­ter les événe­ments de la façon la plus exacte pos­si­ble d’un point de vue his­torique et sci­en­tifique s’ajoute encore celle de les représen­ter tels qu’ils ont été : arse­nal mil­i­taire, uni­formes, aspect des villes avant leur destruc­tion et respect des cou­tumes japon­ais­es, par exem­ple, ont fait l’objet de nom­breuses recherch­es, véri­fi­ca­tions et par­fois même de cor­rec­tions au fil des réédi­tions du livre.

Le choix du noir et blanc sug­gère qu’il n’y a pas d’édulcoration pos­si­ble dans la trans­mis­sion d’une telle his­toire, ce que les mots de Didi­er Alcante  ̶  qui peu­vent égale­ment s’appliquer à La bombe  ̶  con­fir­ment lorsqu’il décrit sa pre­mière vis­ite au musée d’Hiroshima dans la post­face : « L’intérieur du musée est sobre, ce qui para­doxale­ment rend le choc encore plus puis­sant. On y est con­fron­té à la réal­ité brute, sans fard, de ce jour funeste et des suiv­ants. » La grav­ité de cer­tains pas­sages est mul­ti­pliée par le silence appar­ent des pages qui les rela­tent.

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La bombe extrait 4La bombe est un réc­it choral qui nous entraîne à la manière d’une enquête dans des sous-intrigues impli­quant de nom­breux per­son­nages – mis­sions de sab­o­tage, enjeux miniers etc. – et dont les des­tins se croisent dans le ray­on­nement de la bombe. Nous suiv­ons ain­si en alter­nance des dizaines de fig­ures retenues ou non par l’Histoire, avec en voix off un com­men­ta­teur à la puis­sance crois­sante : l’uranium 235.

Leó Szilárd, par exem­ple, fil rouge du réc­it, pressent la pos­si­bil­ité d’une réac­tion nucléaire en chaîne et con­duit à la pre­mière expéri­ence dans le cadre du Pro­jet Man­hat­tan, per­suadé que le seul moyen d’empêcher l’utilisation de la bombe par l’Allemagne est de la devancer dans sa créa­tion. Très vite cepen­dant, nous décou­vrons les remords de Szilárd et ses mul­ti­ples ten­ta­tives pour empêch­er « le deuil immense duquel se rap­proche le monde. » Sci­en­tifiques, politi­ciens, mil­i­taires mais aus­si civils et futures vic­times des pays en con­cur­rence inter­agis­sent et (ré)apparaissent au cours du réc­it. Comme les mem­bres de la famille Mori­mo­to, qu’une ombre fixée par l’explosion sur le pas d’une porte inspi­ra aux auteurs. Comme ces cobayes humains détru­its aux injec­tions de plu­to­ni­um à qui il n’a jamais été demandé de con­sen­te­ment et que le livre réha­bilite.

Les auteurs ont pris grand soin de la con­sis­tance psy­chologique des per­son­nages : le lecteur con­nait leur passé, leurs pas­sions, leurs doutes et leurs cer­ti­tudes.  Les pièges du manichéisme et de la car­i­ca­ture sont ain­si large­ment évités.

Paru peu avant la com­mé­mora­tion des 75 ans de la destruc­tion d’Hiroshima, déjà lau­réat de nom­breux prix et bien­tôt traduit en treize langues, La bombe est un livre pas­sion­nant à tous les niveaux : doc­u­men­taire, graphique, nar­ratif. Un tel tra­vail, indis­pens­able, per­met de main­tenir vivace la mémoire col­lec­tive et d’interroger les avancées sci­en­tifiques passées et à venir.  

Vio­laine Gréant

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Mer­ci à Didi­er Alcante pour les extraits de La bombe.