« Être des hommes avec les hommes »

Robert VIVIER, Les écrits sur la Grande Guerre, Pré­face de Xavier Han­otte, De Schorre, 2020, 328 p., 22 €, ISBN : 978–2‑930876–20‑7

vivier les ecrits sur la grande guerreComme des mil­lions de com­bat­tants de 14–18, Robert Vivi­er a été durable­ment mar­qué par les hor­reurs du con­flit. De cette expéri­ence il a tiré des écrits d’une haute qual­ité lit­téraire et aus­si d’une sin­gulière valeur morale. Les écrits sur la Grande Guerre de Robert Vivi­er les reprend aujourd’hui.

En décem­bre 1914, à vingt ans, le jeune étu­di­ant aban­donne ses études de Let­tres à l’Université de Liège et une car­rière lit­téraire qui s’annonce promet­teuse, pour s’engager dans l’infanterie. Il se refuse à toute pro­mo­tion et reste sim­ple sol­dat. Dans la boue, le froid, la chaleur, il prend des notes, écrits des poèmes et des textes brefs, il des­sine aus­si. Cela nour­ri­ra les livres qu’il pub­lie par la suite. Ain­si, la par­tie cen­trale du recueil La route incer­taine (1921) reprend plusieurs poèmes rédigés au front. En 1923, les textes brefs de  La plaine étrange sont exclu­sive­ment con­sacrés à la vie dans les tranchées de l’Yser. Quar­ante ans plus tard, en 1963, il revient sur son expéri­ence dans Avec les hommes – Six moments de l’autre guerre, par des por­traits et par l’évocation de moments par­ti­c­uliers. Un roman, Non, en 1931, com­porte une par­tie se déroulant sur le front.


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Robert Vivi­er ne par­le pas d’héroïsme, si ce n’est celui de devoir sur­vivre au quo­ti­di­en dans des con­di­tions épou­vanta­bles, avec l’omniprésence de la mort. Aucune haine pour « le bon­homme d’en face », aucune panique, aucun fait d’arme, aucun acte de bravoure, mais la volon­té de vivre selon « une hum­ble sagesse », une « vie dont la banal­ité même fut le secret sauveur ».  Ce n’est pas la mort qui l’intéresse, mais la manière de sur­vivre, com­ment dépass­er le quo­ti­di­en, le ren­dre accept­able mal­gré tout, retrou­ver « une aise d’être », si dif­férente de la vie d’avant. Il décrit en détails les aspects pénibles : le dan­ger, les gardes aux avant-postes, l’inconfort absolu, la fatigue, le froid, l’humidité, la faim, l’absurdité des exi­gences mil­i­taires. Il ne s’apitoie que rarement, jamais sur lui, par­fois sur le sort injuste vécu par un com­pagnon. La sagesse con­siste à accepter cette exis­tence, qui implique que l’on ait des choses à faire qui appa­rais­sent plus comme un tra­vail que comme un devoir patri­o­tique.

Para­doxale­ment, il décou­vre à la guerre un aspect posi­tif. Elle lui a per­mis de pren­dre con­science, de façon plus rapi­de et plus aiguë, de ce que toute expéri­ence humaine finit par révéler. « Mais le para­doxe de cette guerre que nous avons vécue c’est que sous son hor­reur et ses plat­i­tudes les jeunes hommes que nous étions ont décou­vert quelques âpres et doux secrets. Elle leur a fait entrevoir la nudité presque insouten­able de notre con­di­tion et le fond frémis­sant de l’homme, si égoïste et à la fois frater­nel. À l’âge où l’on veut savoir ce qu’on est, ce que sont les autres, ce qu’est notre exis­tence dans le monde, le pays du front nous a don­né chaque jour et chaque nuit des répons­es. » Ce sont ces répons­es qu’il essaye de trans­met­tre.

Avec empathie et sans aucun sen­ti­ment de supéri­or­ité qu’auraient pu lui don­ner son milieu et ses études, il décou­vre égale­ment la sol­i­dar­ité. À tra­vers le sort com­mun, il se sent avant tout comme un homme par­mi d’autres hommes : « Depuis longtemps, cha­cun de nous s’est fait assez élé­men­taire pour pou­voir entr­er par la porte basse de l’âme col­lec­tive. » ; « Nous, ce mot large et doux où le flux d’être coule, / Vous don­nait la puis­sance sûre d’une foule, / Une foule enfouie en l’intime du corps. » Ce sen­ti­ment d’appartenance s’exprime, par exem­ple, au retour d’une per­mis­sion à Paris, où il éprou­ve l’étrangeté d’être dans une ville de plaisir. Lors des retrou­vailles de ses com­pagnons, lorsqu’il ren­tre dans l’enfer, il se retrou­ve chez lui : « sans doute n’y a‑t-il pas de pire enfer que de tra­vers­er seul le par­adis ». Et il a cette affir­ma­tion : « Le sac­ri­fice de la vie n’est rien auprès de cet autre sac­ri­fice, celui de l’instinct frater­nel humain, édi­fié par des siè­cles de vie sociale et toutes les morales suc­ces­sives. » Ce qui n’exclut pas l’absolue néces­sité de moments de soli­tude où se recon­stru­ire, dans le sou­venir à la fois douloureux et apaisant de la vie passée.

Comme ses com­pagnons, Vivi­er est han­té par la vie d’avant et d’ailleurs : « Les lilas de naguère / N’ont-ils pas dû mourir ? » ; « Est-il vrai que là-bas la vie ose être douce ? » ; « Est-il pos­si­ble que mon sou­venir vive quelque part ? Ai-je jamais été ailleurs qu’ici,… Y a‑t-il eu des nuits avant cette nuit ? ». Tous s’inquiètent du retour chez soi, après : « D’avoir été payée d’un tel prix, la joie du retour elle-même est douloureuse ».

Écrire est alors une con­di­tion de survie : pour sauver quand même ces années per­dues « où tant de choses ardentes eussent pu s’épanouir » si la guerre ne les avait jetées aux tranchées ; pour ne pas les ren­dre inutiles ; pour s’évader de l’horreur vers la beauté. Dans ces moments où le temps se sus­pend, les choses les plus sim­ples se gon­flent de sens vital.

L’imaginaire de Robert Vivi­er est struc­turé par ce qu’il voit. La plaine est omniprésente : plate – même les arbres sont couchés –, monot­o­ne, défig­urée – « vêtue de ses hail­lons de com­bat ». Pour­tant, elle peut revêtir un aspect inso­lite, à l’instar du titre La plaine étrange. Prin­ci­pale­ment lorsqu’elle entre en réso­nance avec le ciel, qu’il soit diurne ou noc­turne, ou plus encore au couchant doré. Elle est comme l’image de la vie qu’il mène alors et, en ce sens, la plaine s’oppose à l’existence d’avant qui est, elle, mar­quée par des paysages fait de val­lées et d’arbres.

Dans cette plaine liq­uide, l’eau omniprésente devient un thème récur­rent de ses textes : « Tout alen­tour, les reflets tac­i­turnes de l’eau ». La route en est un autre motif majeur. Elle est incer­taine, comme dans le titre du recueil de 1923, mais aus­si indis­so­cia­ble de l’expérience du com­bat­tant : « La grand’route, maîtresse fidèle et lasse des sol­dats » ; « ces grands chemins de Flan­dre, qui traî­nent jusqu’à l’horizon le trem­ble­ment ivre de leurs ornières ! ».

Ce point de vue d’humble sagesse, au ras de l’humain, rend la démarche de Vivi­er spé­ciale­ment attachante. Et la qual­ité de son expres­sion lit­téraire la rend séduisante. Ses poèmes sont des chefs‑d’œuvre de maîtrise tech­nique et formelle, de musi­cal­ité, de métrique, de rythme.

Et puis, il y a son sens de l’image. Il en est de superbes qui trans­muent les réal­ités les plus triv­iales et les plus sin­istres : « les boy­aux grisâtres ram­p­ent vers la tranchée, que des abris béton­nés mouchet­tent de leur effare­ment bla­fard ». Ou ce texte entier décrivant la canon­nade comme le galop effréné des Cen­tau­res. À plusieurs repris­es, il ani­malise les choses pénibles ou les réal­ités amor­phes, pour les ren­dre plus accept­a­bles : « des chevaux de frise qui fai­saient les araignées d’eau » ; « … le couchant, lac d’or vaporeux où les bal­lons cap­tifs bar­bo­tent comme des hip­popotames… ». C’est sans doute dans son sens de la métaphore qu’apparaît cette urgence qu’est pour lui la lit­téra­ture comme pou­voir de renom­mer et de recréer le monde pour le ren­dre viv­able.

On peut encore voir cette capac­ité de ren­dre pos­i­tives des sit­u­a­tions banales et désagréables dans « Piet­je ». Le nar­ra­teur est « sen­tinelle au gaz en sec­onde ligne : rien à faire que humer l’air chargé de relents aque­ux ». Il lui faut donc ten­ter de repér­er les sen­teurs de moutarde ou de pomme, signes d’une attaque au gaz, mais d’autres odeurs inter­fèrent…

Les écrits sur la Grande Guerre de Robert Vivi­er se clôt sur l’opportune réédi­tion d’un essai de 1962, « Trois écrivains de 1918. Louis Boumal, Mar­cel Paquot, Lucien Christophe ». On y retrou­ve le cri­tique fin et sub­til qu’est Vivi­er, capa­ble de syn­thé­tis­er une œuvre autant que d’en analyser les détails. Son étude témoigne de sa prox­im­ité avec la démarche de ses trois con­frères. Il dégage pour cha­cun le regard par­ti­c­uli­er, il com­prend réelle­ment ce qui sous-tend leurs œuvres : une expéri­ence qui fut aus­si la sienne. S’il ne sub­stitue pas son his­toire à la leur, il recon­naît la com­plic­ité de leurs démarch­es : « j’ai peut-être con­tem­plé mes fleurs per­son­nelles dans le bou­quet de mes cama­rades ». Cama­raderie de tranchée, cama­raderie lit­téraire.

Le vol­ume com­prend la troisième sec­tion de La route incer­taine, « Par les chemins per­dus » (1921), suiv­is de poèmes pub­liés en revue ; La plaine étrange (1923) ; le chapitre « Fab­rice » du roman Non (1931) ; Avec les hommes – Six moments de l’autre guerre (1963) ; l’essai « Trois écrivains de 1918. Louis Boumal, Mar­cel Paquot, Lucien Christophe » (1962)

Joseph Duhamel