Ni pour ni contre l’immigration (bien au contraire)

François GEMENNE, On a tous un ami noir. Pour en finir avec les polémiques stériles sur les migra­tions, Fayard, 2020, 252 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑213–71277‑2

gemenne on a tous un ami noirSpé­cial­iste du cli­mat et des migra­tions, qu’il enseigne à l’université, François Gemenne con­sacre son dernier livre On a tous un ami noir à démon­ter les idées reçues et autres « polémiques stériles » sur les migra­tions. Le titre est un pied-de-nez à l’« ami noir », bran­di comme preuve de leur ouver­ture d’esprit par tous ceux qui récla­ment que les étrangers ren­trent chez eux. Der­rière ce titre légère­ment provo­ca­teur, la démon­stra­tion est solide, doc­u­men­tée, mais aus­si acces­si­ble.

François Gemenne part d’un con­stat. S’agissant de l’immigration, le débat se résume sou­vent à une oppo­si­tion entre le camp des « pour » et celui des « con­tre » — une oppo­si­tion qui aujourd’hui, recoupe sou­vent le cli­vage entre la gauche et la droite. Penser les migra­tions en ces ter­mes revient, selon le chercheur, à légitimer le point de vue de l’extrême-droite. C’est elle qui, la pre­mière, a présen­té l’immigration comme un phénomène à com­bat­tre, car il appau­vri­rait le pays d’accueil. Voulant réfuter les thès­es extrémistes, les autres sen­si­bil­ités poli­tiques ont réa­gi par l’ex­a­m­en des couts et avan­tages de l’accueil des étrangers et la mise en exer­gue tan­tôt des pre­miers, tan­tôt des sec­onds, au gré des idéolo­gies voire des oppor­tu­nités du moment. Pour­tant, insiste François Gemenne, il n’y a pas lieu de pos­er la ques­tion des migra­tions en ces ter­mes : elles sont un fait, aujour­d’hui comme hier. Les poli­tiques de con­trôle et d’expulsion les plus dures, des­tinées à juguler les phénomènes migra­toires, ont tou­jours eu pour effet d’augmenter la clan­des­tinité, non d’arrêter l’aspiration à gag­n­er des hori­zons plus clé­ments.

Ce n’est pas la seule idée pré­conçue à laque­lle On a tous un ami noir tord le cou. François Gemenne mon­tre aus­si que les pays occi­den­taux prospères ne sont pas les des­ti­na­tions les plus recher­chées par les migrants venus de zones de con­flits ou de pays pau­vres : la plu­part des mou­ve­ments se font à l’intérieur d’un même pays, ou vers un pays voisin. De même, dans l’imag­i­naire col­lec­tif, l’im­mi­gra­tion est sou­vent asso­ciée à « toute la mis­ère du monde », selon la fameuse for­mule de Michel Rocard. Faux, là encore, explique l’au­teur : pour décider de par­tir, de tout quit­ter, il faut être dans une sit­u­a­tion dev­enue intolérable, mais par­mi ceux qui expéri­mentent cette détresse extrême, seules les per­son­nes qui ont des moyens financiers cer­tains peu­vent franchir le pas et ten­ter de rejoin­dre un ailleurs :

La plu­part du temps, ce n’est pas l’incitation à émi­gr­er qui fait défaut, mais le manque de moyens : la migra­tion reste une chimère inac­ces­si­ble.

Un con­stat qui jette un jour cru sur l’actualité de notre Europe con­finée :

La crise du coro­n­avirus a aus­si été le témoin d’un exode mas­sif […] à l’intérieur des pays con­finés. En Europe, on se sou­vien­dra de ces scènes où les trains étaient pris d’assaut, que ce soit à la gare de Milan ou à la gare Mont­par­nasse, la veille des restric­tions de cir­cu­la­tion. Paris a ain­si per­du plus de 10% de ses habi­tants – l’île de Ré, quant à elle, a vu sa pop­u­la­tion aug­menter de 30 %. Et sans doute, par­mi ceux-là qui cher­chaient refuge dans une rési­dence sec­ondaire, s’en trou­vait-il cer­tains qui n’avaient pas com­pris pourquoi les réfugiés syriens ne restaient pas dans leur pays à affron­ter Bachar el-Assad ou Daech.

Loin de tout angélisme, On a tous un ami noir présente des faits, des chiffres. Détri­cotant les lieux com­muns et pseu­do-savoirs, le livre est aus­si un appel aux gou­verne­ments, pour qu’ils éla­borent, enfin, une poli­tique migra­toire digne de ce nom.

Nau­si­caa Dewez

On a tous un ami noir est l’un des treize livres en lice pour le prix Paris-Liège.