Le vert chenille aussi en nous

Béa­trice LIBERT, Lau­rence TOUSSAINT, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Signum, 2021, 120 p., 30 €
Mise à jour : le livre a été réédité en 2023 aux édi­tions du Tail­lis Pré

libert toussaint comme un livre ouvert a la croisee des doutesComme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le pre­mier con­fine­ment a vu naitre. À la fois com­posé de pho­togra­phies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la pho­tographe (Lau­rence Tou­s­saint) et la poétesse (Béa­trice Lib­ert), au tra­vers de l’isolement et de l’errance.

Le tra­vail des deux artistes est avant tout à con­cevoir comme un long et lent chem­ine­ment au sein de la nature et de la tem­po­ral­ité du print­emps : à l’œuvre du 17 mars au 11 mai 2020,  Béa­trice Lib­ert et Lau­rence Tou­s­saint ont cha­cune fourni 56 pièces à l’ouvrage, soit le nom­bre de jour pré­cis qui sépare les deux dates. De la sorte, l’avancée dans le recueil est chronologique et prend des allures de renais­sance à mesure que le print­emps rem­plume les arbres :

En plus de quar­ante journées
Les feuil­lages ont fait du chemin 

Nous aus­si qui avons pu vari­er
Nos déam­bu­la­tions 

Partout s’activent secrète­ment
Insectes larves et cou­vaisons 

Nous sommes couron­nés de vert
Ô Sacre du print­emps !

La nature, thème que l’on sait cher à Béa­trice Lib­ert, est évidem­ment un élé­ment cen­tral de ce livre ouvert à la croisée des doutes. Omniprésente sur les pho­togra­phies, elle nour­rit et imprègne le chem­ine­ment de la poétesse. De tem­ple du silence et de l’émerveillement où l’on peut trou­ver refuge (« Le bleu est une oreille/Qui écoute trem­bler la soli­tude »), cette nature devient rapi­de­ment l’instance même de la pen­sée :

Le vert che­nille aus­si en nous
Jusqu’à s’asseoir sur nos pen­sées 

Là où la brise cherche en aveu­gle
À pénétr­er nos labyrinthes 

Comme on force une ser­rure
Avec la clef per­due de l’oubli.

Se dresse ain­si, tout au long du recueil, le por­trait d’une nature jamais pas­sive, mais agis­sant sur le sujet poé­tique. Une nature à ce point dans le mou­ve­ment et l’action a donc tôt fait de brouiller les pistes et les fron­tières. Elle pénètre les êtres (« Ce n’est pas rien/Un paysage qui écoute/[…]/Ce n’est pas rien puisque soudain/J’ai enten­du vivre en moi une forêt »), s’arrangeant cepen­dant pour leur demeur­er insai­siss­able. La franche quié­tude des forêts se pare alors d’une aura de mys­tère et même d’une pointe d’angoisse lorsqu’elle se met à inter­a­gir avec le sujet, qui ne récolte pas davan­tage qu’un « tiède élan vital » et « un instant guéris­seur » :

Monte vers nous le regard décil­lé de l’eau
Lavée de brume et de bleu 

Quel ange allume les branch­es
Et danse sur la rive humide 

Où la bril­lance exaltée de l’heure
Apaise l’angoisse de la nuit ?  

Nous récoltons un tiède élan vital
Et les bien­faits d’un instant guéris­seur

Ce sont ain­si les mul­ti­ples facettes de la nature qui sont mis­es en évi­dence, démon­trées. Les pho­togra­phies de Lau­rence Tou­s­saint, qui jouent du reflet des arbres dans l’eau ou de leur absence lorsque celle-ci se trou­ble, abon­dent en ce sens. Le sujet poé­tique n’a alors plus d’autre choix que de soulever des ques­tions qui demeureront sans réponse, mais qui don­nent du relief au recueil et qui font se ren­con­tr­er les deux artistes à l’origine de l’ouvrage (« Que char­ri­ent-ils avec l’indifférence/Des bois morts et des rêves stériles » ? », « À quelle musique dédi­er ce paysage ?/À quel instru­ment pour quelle mélodie » ?).

La force de ces inter­ro­ga­tions a pour point de départ l’image et le regard, car ce sont bien les pho­togra­phies de Lau­rence Tou­s­saint qui précè­dent les poèmes de Béa­trice Lib­ert. Cette fil­i­a­tion est sig­nalée par la mise en page du livre où chaque poème fait face à la pho­togra­phie qui l’a inspiré. Pour le lecteur, un sen­ti­ment de frus­tra­tion découle par­fois de cette dis­po­si­tion. En effet, il arrive que la présence con­jointe de la pho­togra­phie et du poème puisse brid­er l’imagination, cir­con­scrivant l’impact du poème à la seule pho­togra­phie qui lui fait face, et récipro­que­ment. Cepen­dant, il ne s’agira que d’une impres­sion fugace puisque, comme nous le démon­trent habile­ment Lau­rence Tou­s­saint et Béa­trice Lib­ert, la nature flirte avec l’absolu et finit tou­jours par nous échap­per.

Camille Tonel­li