Le vert chenille aussi en nous

Béatrice LIBERT, Laurence TOUSSAINT, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Signum, 2021, 120 p., 30 €

libert toussaint comme un livre ouvert a la croisee des doutesComme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le premier confinement a vu naitre. À la fois composé de photographies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la photographe (Laurence Toussaint) et la poétesse (Béatrice Libert), au travers de l’isolement et de l’errance.

Le travail des deux artistes est avant tout à concevoir comme un long et lent cheminement au sein de la nature et de la temporalité du printemps : à l’œuvre du 17 mars au 11 mai 2020,  Béatrice Libert et Laurence Toussaint ont chacune fourni 56 pièces à l’ouvrage, soit le nombre de jour précis qui sépare les deux dates. De la sorte, l’avancée dans le recueil est chronologique et prend des allures de renaissance à mesure que le printemps remplume les arbres :

En plus de quarante journées
Les feuillages ont fait du chemin 

Nous aussi qui avons pu varier
Nos déambulations 

Partout s’activent secrètement
Insectes larves et couvaisons 

Nous sommes couronnés de vert
Ô Sacre du printemps !

La nature, thème que l’on sait cher à Béatrice Libert, est évidemment un élément central de ce livre ouvert à la croisée des doutes. Omniprésente sur les photographies, elle nourrit et imprègne le cheminement de la poétesse. De temple du silence et de l’émerveillement où l’on peut trouver refuge (« Le bleu est une oreille/Qui écoute trembler la solitude »), cette nature devient rapidement l’instance même de la pensée :

Le vert chenille aussi en nous
Jusqu’à s’asseoir sur nos pensées 

Là où la brise cherche en aveugle
À pénétrer nos labyrinthes 

Comme on force une serrure
Avec la clef perdue de l’oubli.

Se dresse ainsi, tout au long du recueil, le portrait d’une nature jamais passive, mais agissant sur le sujet poétique. Une nature à ce point dans le mouvement et l’action a donc tôt fait de brouiller les pistes et les frontières. Elle pénètre les êtres (« Ce n’est pas rien/Un paysage qui écoute/[…]/Ce n’est pas rien puisque soudain/J’ai entendu vivre en moi une forêt »), s’arrangeant cependant pour leur demeurer insaisissable. La franche quiétude des forêts se pare alors d’une aura de mystère et même d’une pointe d’angoisse lorsqu’elle se met à interagir avec le sujet, qui ne récolte pas davantage qu’un « tiède élan vital » et « un instant guérisseur » :

Monte vers nous le regard décillé de l’eau
Lavée de brume et de bleu 

Quel ange allume les branches
Et danse sur la rive humide 

Où la brillance exaltée de l’heure
Apaise l’angoisse de la nuit ?  

Nous récoltons un tiède élan vital
Et les bienfaits d’un instant guérisseur

Ce sont ainsi les multiples facettes de la nature qui sont mises en évidence, démontrées. Les photographies de Laurence Toussaint, qui jouent du reflet des arbres dans l’eau ou de leur absence lorsque celle-ci se trouble, abondent en ce sens. Le sujet poétique n’a alors plus d’autre choix que de soulever des questions qui demeureront sans réponse, mais qui donnent du relief au recueil et qui font se rencontrer les deux artistes à l’origine de l’ouvrage (« Que charrient-ils avec l’indifférence/Des bois morts et des rêves stériles » ? », « À quelle musique dédier ce paysage ?/À quel instrument pour quelle mélodie » ?).

La force de ces interrogations a pour point de départ l’image et le regard, car ce sont bien les photographies de Laurence Toussaint qui précèdent les poèmes de Béatrice Libert. Cette filiation est signalée par la mise en page du livre où chaque poème fait face à la photographie qui l’a inspiré. Pour le lecteur, un sentiment de frustration découle parfois de cette disposition. En effet, il arrive que la présence conjointe de la photographie et du poème puisse brider l’imagination, circonscrivant l’impact du poème à la seule photographie qui lui fait face, et réciproquement. Cependant, il ne s’agira que d’une impression fugace puisque, comme nous le démontrent habilement Laurence Toussaint et Béatrice Libert, la nature flirte avec l’absolu et finit toujours par nous échapper.

Camille Tonelli