Récit d’une absence

Pascal GOFFAUX, La nostalgie de l’aile, photographies de Laurent Quillet, Esperluète, coll. « En toutes lettres », 2021, 72 p., 15 €, ISBN : 9782359841435

goffaux la nostalgie de l aileDes existences sont parfois marquées de nostalgies, de rendez-vous manqués, d’erreurs sur la personne. Pascal Goffaux propose un récit largement autobiographique où il remet en question sa présence au monde. Confession sans concessions qui nous tend le miroir de notre propre ancrage dans l’existence.

Ce livre, dont la couverture évoque d’emblée un effacement, commence sur un chapitre au titre évocateur : « Le désagrément d’être né ». Et les premières lignes confinent tout autant au constat sans appel, à une sorte d’auto-sabotage. Comme s’il y avait erreur sur la personne.

Je suis né malgré moi. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas sortir. Je ne voulais rien. Je voulais croupir. J’avais fait mon temps, les neuf mois réglementaires. Au tableau des arrivées, le retard s’accusait. Deux colombophiles faisaient les cent pas dans la salle des pas perdus. Ils attendaient le pigeon. Ils scrutaient le ciel, mais ne voyaient rien venir. Pas la moindre cigogne à l’horizon dont ils me bassineraient les écoutilles quand je les questionnerais, quand je leur demanderais comment faire. Comment faire pour retrouver le chemin du retour, avant même la ligne de départ et la grotte immonde ? Sommé d’exister, en n’espérant rien en retour. Je ne voulais rien. J’allais être exaucé. Assez tergiversé, accouche ! L’accouchement fut provoqué. 

Ce refus d’être, cette fuite en arrière vont se poursuivre dans les pages suivantes. On croise un bébé consigné dans une couveuse, entre « poussin sans duvet » et « crevette de basse mer » qui a hésité à opter pour « la solution primale » : la pendaison au cordon ombilical ou la noyade in utero, rien que ça ! Le narrateur poursuit ces confidences sans concessions d’un homme qui s’étonne de la matérialité de son corps et s’interroge sur la réalité du monde alentour auquel il se sent si peu appartenir. S’interrogeant sur la légitimité de son existence, il replonge dans l’intimité de son enfance frappée du sceau d’un double manque : celui d’un frère aîné de 3 ans qui a été relégué dans l’enfance à l’étage où vit, sévit une grand-tante et est de ce fait exclu du noyau familial, ainsi que celui d’un troisième enfant mort-né dont il occuperait la place dans l’imaginaire familial, ce qui expliquerait ce sentiment d’usurper sa présence au monde, d’avoir un corps étranger à soi. « Je suis hors de moi », juge-t-il.

En grandissant, le narrateur recherche le frère manquant, ce double évanescent, cet alter ego envahissant psychologiquement parlant, qui a laissé des traces dans l’inconscient personnel et familial. Il croit le découvrir lorsqu’il croise un étudiant qui porte le même prénom que le frère aîné et le fascine par son aura quasi angélique. Il place cette rencontre sous le signe de La légende d’Uriel (titre de la seconde partie), cet ange intercesseur qui « transforme le hasard d’une rencontre en un destin ». Une autre rencontre, celle du chanteur Aliocha Schneider, archange solaire lui aussi, vient faire écho à cette disparition de soi programmée dès l’enfance.

Pour échapper à cette destinée qui l’inscrit dans une solitude mortelle liée à l’effacement de sa personne, le narrateur prend deux décisions : faire famille sans faire d’enfants mais en adoptant deux garçons brésiliens (ce qui est l’occasion d’une déclaration d’amour vibrante à sa femme) et faire de la radio, ce métier de communication qui permet d’invisibiliser son corps en privilégiant une existence par la voix, même s’il l’oblige à exercer « ce métier d’imposteur qui est celui des médias », un milieu que déteste le journaliste. Avant tout, il m’importait de disparaître physiquement puisque mon corps n’avait pas de réalité pour moi. Je voulais être réduit à une voix portée par les ondes », explique-t-il.

Ce récit d’une construction identitaire en creux traversée par, comme le dit le très beau titre, La nostalgie de l’aile, est prolongé par un cahier photographique de Laurent Quillet qui répond magnifiquement à l’esprit du récit. Intitulé « Faites comme si je n’étais pas là », son travail interroge son inscription dans le monde par l’effacement partiel de sa personne sur d’anciennes photos de famille. Une adéquation entre textes et images qui est la marque de fabrique des éditions Esperluète qui publient cette rencontre entre deux univers artistiques.

Michel Torrekens