Raconter hier pour patienter jusqu’à demain

Claire BORTOLIN, Moi, Rober­ta, Pré­face d’Al­ice on the Roof, Lamiroy, 2021, 114 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87595–538‑8

bortolin moi robertaRober­ta s’est frac­turé le bassin sur le chemin menant à son jardin. La voilà immo­bil­isée et, faute de pou­voir se débrouiller seule chez elle, pen­sion­naire de La Ceri­saie, cette mai­son de repos dont le nom lui rap­pelle Tchekhov. Le séjour sera tem­po­raire : trois semaines. Vingt-et-un jours. Assez pour avoir à tromper l’ennui, entre lec­ture et écri­t­ure.

 J’écrirai un peu chaque jour pour mieux tra­vers­er ce temps immo­bile, et mon car­net se refer­mera au jour 21. 

Por­traits de ses nou­velles con­nais­sances, impres­sions sur ses lec­tures, réflex­ions sur le quo­ti­di­en en mai­son de repos, sou­venirs qui refont sur­face, l’ancienne pro­fesseure de français laisse ses asso­ci­a­tions d’idées nav­iguer du présent au passé en allers et retours, et le jour­nal de sa con­va­les­cence gliss­er vers ses mémoires. Il faut dire que le passé s’invite sans crier gare dans le présent : la ren­con­tre avec Gus­tave, autre pen­sion­naire de La Ceri­saie, ramène Rober­ta à la péri­ode la plus som­bre de sa vie. Qu’il réalise ou non le ter­ri­ble lien qui les unit, Rober­ta saisit l’occasion de couch­er sur papi­er cette douloureuse par­tie de son his­toire.

Après plusieurs dis­tinc­tions dans des con­cours de nou­velles et un réc­it en auto-édi­tion, Claire Bor­tolin pro­pose un pre­mier roman assez court, sous la forme d’un jour­nal. On pour­rait même dire : « de jour­naux », car les écrits de la diariste sont illus­trés et com­plétés par quelques arti­cles de presse fic­tifs, clin d’œil évi­dent de l’autrice à son passé de jour­nal­iste. Qui a pu lire ses précé­dents textes recon­naî­tra plusieurs de ses thèmes de prédilec­tion : la péd­a­gogie, la famille, les liens intergénéra­tionnels, le sou­venir. On retrou­ve aus­si déjà quelques traits car­ac­téris­tiques de son écri­t­ure : le mélange de références lit­téraires et musi­cales, de cul­ture académique et de pop cul­ture, l’ancrage dans l’époque con­tem­po­raine et ses enjeux de société, les paysages en sup­port des émo­tions.

Rober­ta se livre sans trop de digres­sions, si bien que l’on arrive au bout de son réc­it en un clin d’œil. On aime décou­vrir son univers, faire con­nais­sance avec les per­son­nages sec­ondaires, se laiss­er sur­pren­dre lorsque l’on pen­sait avoir anticipé la suite des événe­ments, et prof­iter d’un style élé­gant et pré­cis. D’ailleurs, on reste avec un « goût de trop peu » : on souhait­erait pren­dre quelques détours, s’attarder sur les sec­onds rôles, s’arrêter sur les liens entre Rober­ta et son fils ou sa petite-fille, goûter quelques moments moins déter­mi­nants, plus insignifi­ants. Si elle sied tout à fait à la sit­u­a­tion de la nar­ra­trice, la con­ci­sion de Moi, Rober­ta rap­pelle égale­ment le bagage pro­fes­sion­nel de l’écrivaine, dont on attend d’explorer les chemins qu’elle nous pro­posera à l’avenir. Peut-être seront-ils plus sin­ueux…

Estelle Piraux