Les affects au masculin

San­drine WILLEMS, Au cœur des hommes. Enquête sur les affects mas­culins, Impres­sions Nou­velles, 2022, 112 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87449–950‑0

willems au coeur des hommesAutrice d’une œuvre aus­si impor­tante que sin­gulière, psy­cho­logue, philosophe, San­drine Willems inter­roge dans son essai-enquête Au cœur des hommes la con­struc­tion de l’identité mas­cu­line, le rap­port qu’elle implique à la sphère des affects, amour, ami­tié, joie, tristesse… Ayant recueil­li les pro­pos d’une douzaine d’hommes âgés de 25 à 65 ans, elle amène ses inter­locu­teurs à ques­tion­ner leurs rap­ports à l’autre, au genre, au monde, à la vie, à l’invention de soi.

Dans sa pré­face, ce qui a sus­cité le désir de men­er une telle enquête est dévoilé : « L’origine de ce pro­jet se situe dans ma réac­tion au livre d’une femme, où je trou­vais que les hommes étaient car­i­caturés, soit en lour­dauds qui ne com­pre­naient rien, soit en fig­ures éthérées, pleines d’idéaux abstraits — face à des femmes qui avaient l’apanage d’une sen­si­bil­ité incar­née. Cette vision sim­pliste me heur­tait d’autant plus qu’elle me sem­blait faire écho à cer­tains extrêmes d’un fémin­isme con­tem­po­rain, qui remet sur un piédestal d’archaïques puis­sances matri­ar­cales, pour dén­i­gr­er le mas­culin, comme voué à l’intellectualisation, à ses futil­ités et ses dan­gers ». C’est avec la sen­si­bil­ité de l’éthologue, le radar de l’écologie des pra­tiques ani­males, humaines ou non-humaines, que San­drine Willems écoute ses inter­locu­teurs, sans exporter dans leurs paroles des visions, des stéréo­types (anciens ou nou­veaux), des grilles d’analyse. Certes, la for­mu­la­tion des ques­tions, le choix des champs d’investigation prédéfinis­sent, à tout le moins les répons­es.

Que des clichés aient la vie dure, que cer­taines femmes figent les hommes (les uns et les autres cis­gen­res ou trans­gen­res) dans des rôles enfer­mants, étouf­fants, que nom­bre d’hommes (et de femmes) aient intéri­or­isé des visions nor­ma­tives, des attentes relève des mécan­ismes de social­i­sa­tion que Pierre Bour­dieu nomme habi­tus. Mais il n’y a pas d’héritage de modes de pen­sée, de valeurs, de mod­èles sans un bougé, une réin­ven­tion des rôles, des manières de vivre et de s’inscrire dans le monde. La for­mule sar­tri­enne « L’existence précède l’essence » rend compte de cette inadéqua­tion à soi, de ce devenir d’une iden­tité qui ne coïn­cide jamais avec elle-même. Afin d’amener les per­son­nes inter­rogées à se pencher sur leurs affects, sur leur per­cep­tion du sen­ti­ment amoureux, de la ten­dresse, leur porosité par rap­port au monde, le mythe de l’androgynie, leur part fémi­nine, les larmes ou encore la sub­li­ma­tion, l’introspection sur le con­ti­nent des affects se doit d’être relayée par une mise en pen­sée de ce qui échappe au plan de l’idéel. Com­ment, sous quelles formes (super­fi­cielles ou plus pro­fondes), l’ouverture à de nou­veaux nouages entre soi et soi, soi et l’autre, soi et le monde, l’expérimentation d’un affect « océanique » qui s’élargit au non-humain mod­i­fient-elles le plan de la psy­chè et du socius ? Appar­tenant à cer­tains groupes soci­aux, à cer­tains milieux pro­fes­sion­nels, cul­turels, les hommes qui se sont prêtés à l’enquête ne for­ment qu’un échan­til­lon de la pop­u­la­tion. San­drine Willems ne place pas son curseur sur le plan soci­ologique ou psy­chologique mais dans un espace éthologique qui recueille des savoirs de soi, des expéri­ences, des doutes. Que dis­ent les affects (passés dans l’athanor de la réflex­ion) de ceux qui les expri­ment ? Que perd-on du rap­port intime à soi dans sa tra­duc­tion en con­cepts ? Com­ment éviter que le désir d’inventer de nou­veaux affects ne devi­enne un pro­gramme alors que le pro­pre des révo­lu­tions exis­ten­tielles est de sur­gir dans un mélange de pul­sions inten­sives et de riposte à une sit­u­a­tion vécue comme insup­port­able ? Com­ment être aux aguets et déjouer les nou­veaux stéréo­types cas­tra­teurs qui rem­pla­cent les anciens ? En Occi­dent, le 21e siè­cle cul­tive avec brio le para­doxe d’un appel à la libéra­tion de soi qui engen­dre des injonc­tions mas­sives, des pres­sions socié­tales, des effets de mode moral­isa­teurs et alié­nants. C’est avec empathie et dotée de l’oreille d’une musi­ci­enne-poète que San­drine Willems écoute les voix qui explorent les ques­tions qu’elle leur tend, qui se con­fient à elle.

Véronique Bergen

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