17 ans, un âge sérieux

Nathalie NOTTET, Le pre­mier accroc, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2022, 220 p., 15 € / ePub 11,99 €, ISBN : 9782874896835

nottet le premier accrocLa mère tou­jours à nous faire croire que notre famille est le meilleur endroit du monde. Ne pas sor­tir seule dans le vil­lage, ne pas par­ler aux étrangers, ne pas aller dans le fenil, car un bal­lot pour­rait nous écras­er, surtout ne pas pass­er der­rière la Schu­bert, car elle tape du sabot, faire atten­tion aux trains, car l’un peut en cacher un autre, choisir ses fréquen­ta­tions, car il y en a de mau­vais­es, ne pas embrass­er les garçons le pre­mier soir, car l’appétit des hommes est grand… une descrip­tion de l’extérieur en un univers mon­strueux. Des trucs qui défor­gent le car­ac­tère.

Labourée par cette famille gau­maise, la jeune Elsa Guil­laume se col­tine la répéti­tion des jours mornes au sein d’une ferme crot­tée et d’une soror­ie de sept filles. Les sœurs – appelées de leur prénom par leur mère et selon leur ordre d’arrivée par leur père – sont tenues d’assumer de mul­ti­ples tâch­es, de par­ticiper et, surtout, d’obéir. L’existence, con­tenue dans l’accomplissement de gestes laborieux et la préser­va­tion obstinée des apparences (les cent cinquante-six âmes que compte le vil­lage sont autant de mau­vais­es langues en puis­sance avides de léch­er leur prochain), n’étincelle que lors de fugaces moments : les échap­pées avec la solaire Véronique (débar­quée de la cap­i­tale à la défaveur d’un divorce), les répliques lit­téraires échangées avec la mère au détour de corvées, les vis­ites à la bib­lio­thèque com­mu­nales et quelques instants de com­plic­ité fémi­nine.

« Loin d’un lieu de tous les pos­si­bles », l’adolescente implose d’un ennui acide, dans l’entremêlement des indi­vid­u­al­ités et l’annihilation de tout hori­zon. Par de brèves phras­es-para­graphes, langue hale­tante, Nathalie Not­tet donne à sen­tir son asphyx­ie. Acculée, coincée en elle, la Tri­o­let se met à se con­fi­er à une autre Elsa, illus­tre et libre, celle du Pre­mier accroc coûte deux cents francs. Et c’est cette cor­re­spon­dance uni­latérale qui est don­née à lire, se déliant au fil de pen­sées qui racon­tent, ques­tion­nent, étab­lis­sent des listes, maud­is­sent, dés­espèrent. Elsa, immen­sé­ment seule. Son inex­péri­ence lui apprend à son corps défen­dant que les erreurs se paient cash, que l’abandon ne con­naît pas l’oubli et que les entrav­es famil­iales lig­o­tent la vie. Elle scrute le théâtre intérieur de son drame intime, reléguée à un rôle de fig­u­rante impuis­sante, et aspire à répar­er Le pre­mier accroc, guidée par les mots de la muse d’Aragon. « Juste à [s]e recréer un réc­it. Une autre his­toire. Une autre fin. » Elsa-la-silen­cieuse parvien­dra-t-elle à se faire enten­dre ou hurlera-t-elle à Lune ? En tout cas, Not­tet, elle, a su lui ten­dre une oreille atten­tive et empathique…

Samia Ham­ma­mi