À bout de souffle

Rémi PONS, Apnée. Une his­toire du suren­det­te­ment, Lans­man, 2022, 56 p., 11 €, ISBN : 9782807103528

pons apnee une histoire du surendettementLors de la journée inter­na­tionale de com­mé­mora­tion des vic­times de l’esclavage (25 mars), un intel­lectuel africain souligna avec une per­ti­nence ter­ri­ble : « Vous pleurez aujourd’hui l’esclavage et deman­dez par­don mais un jour vous deman­derez par­don pour  la Dette… ».

Car évidem­ment la dette et le suren­det­te­ment qui appau­vrit con­cer­nent autant les États que les indi­vidus qui les com­posent. Forme de servi­tude inter­na­tionale, post-colo­nial­isme en fil­igrane ?  Cha­cun en décidera mais dans tous les cas, ce qui advient est un appau­vrisse­ment attelé à une servi­tude morale, une alié­na­tion dou­ble donc…

Loin de nous le fait de nier l’importance et la néces­sité du recours à des pro­fes­sion­nels soci­aux lors de déra­pages de vie mais très vite la dépen­dance et l’invisibilité sociales qui en découlent inter­ro­gent. Depuis la fin des années 1940, en Occi­dent, le crédit à la con­som­ma­tion a été l’arme de la relance économique et est entré tant et tant dans les mœurs que l’argent sem­ble aujourd’hui une « hypothèse », sachant que sa dis­pari­tion physique en marche accélère encore ce mou­ve­ment…

Apnée de Rémi Pons traite vigoureuse­ment cette ques­tion, en une pièce–documentaire au titre très inspiré.

J’écris, je mets en scène pour le théâtre, je réalise et j’enregistre pour la radio. J’essaie d’écrire les con­tra­dic­tions fécon­des dans lesquelles les travailleur·euses social·es sont pris·es et à tra­vers elleux, je tente d’établir une chronique de notre rap­port à l’aide sociale.

Rémi Pons et Esquifs (la Com­pag­nie) entremê­lent des témoignages, des fic­tions, des échos de l’actualité, des mis­es en abyme… Ils com­posent autant une démarche doc­u­men­taire qu’une fable et une écri­t­ure dra­ma­tique qui fait penser au “docu-fic­tion” au ciné­ma.

Albert Desteen, le per­son­nage pilote de la pièce sera suivi tout au long de son cal­vaire annon­cé dans les entrelacs des inter­ven­tions des autres per­son­nages, médi­a­teur et médi­atrice de dettes, per­son­nes à bout de souf­fle, dans l’aliénation men­tale et morale… depuis sa pre­mière dette jusqu’au moment où, treize ans, plus tard, il sort enfin la tête de l’eau.

Le  par­cours est hal­lu­ci­nant et les sujets hal­lu­cinés.

Bilal – Tu veux que je te dise, on nous vend du rêve. On vit dans un monde qui passe son temps à te faire croire que tu pos­sèdes plein de choses, que tu as ta vie en main, avec ta mai­son, avec ta voiture, avec tes meubles, avec ton chien, avec ta nour­ri­t­ure même, tout, tout, tout, tu crois que t’as tout en main, que c’est à toi, que tu peux compter dessus. Y a rien de vrai là-dedans. Illu­sion pure. Tu vois, moi, j’é­tais routi­er. Chauf­feur poids lourd. C’est clair non ? Poids lourd. 44 tonnes, c’est quand même tan­gi­ble, hein… Des dizaines de tonnes de marchan­dis­es. Un méti­er bien terre à terre. (…) Rien vu venir. Bien au con­traire. Moi je croy­ais être le roi du pét­role, tu vois. Tout m’a filé entre les doigts. Voilà, un bête acci­dent, ça arrive. Et ben, du jour au lende­main, tout ce que j’avais, tout ce que je pen­sais avoir, pous­sière. Du vent. C’est du vent, tout ça. Du vent.

« La provo­ca­tion est une manière de remet­tre la réal­ité sur pied », écrivait Bertolt Brecht à pro­pos du théâtre didac­tique et cette façon de faire théâtre crée égale­ment ce phénomène de “dis­tan­ci­a­tion” que Rémi Pons développe, met­tant en scène des comé­di­ennes et comé­di­ens comme per­son­nages.

L’identification aux per­son­nages se fait plutôt par le haut, la rai­son, plus que par l’émotion immé­di­ate. C’est une sorte de “jeu de l’oie” de la pré­car­ité, de l’appauvrissement et les paroles des per­son­nages (issu d’interviews, de ren­con­tres etc…) plon­gent le lecteur dans un autre type d’émotion, celle de la revi­tal­i­sa­tion de la ques­tion et du dévoile­ment de la pré­car­ité sys­témique, con­solidée par une écri­t­ure qui fait mouche.

Daniel Simon

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