Anatomie des âmes

Gérard ADAM, Le maître du Mont Xin, M.E.O., 2022, 624 p., 29 €, ISBN : 978–2‑8070–0350‑7

adam le maitre du mont xinGérard Adam est un ogre en matière lit­téraire, il ne cesse d’éditer dans sa mai­son MEO,  de lire, de reli­er et de mar­quer de sa vigueur atten­tive le paysage lit­téraire en Bel­gique fran­coph­o­ne et au-delà de nos fron­tières.  Encore une fois, avec Le maître du Mont Xin, il nous livre un roman hors normes. Déjà en 2008,  Qôta-Nîh avait mar­qué les lecteurs et la cri­tique tant ce roman por­tait des ques­tions fortes et fines à la fois à pro­pos de la reli­gion, déjà, de l’art de soign­er, de la spir­i­tu­al­ité,…

Le maître du Mont Xin, son dernier opus,  se donne à lire généreuse­ment… L’auteur fait en sorte, dans sa volup­té romanesque, que le monde prenne place dans cette his­toire aux mul­ti­ples bifur­ca­tions. Tout autant roman d’aventure que quête spir­ituelle, l’auteur instille un patient réquisi­toire con­tre les hys­téries religieuses et développe surtout une remar­quable réflex­ion sur les liens qui nouent les cul­tures, les civil­i­sa­tions qui s’opposent, puis se relient, avant de se trans­former… Gérard Adam traque les dif­férences pour en relever, dans le même temps, les étranges con­fig­u­ra­tions des con­traires qui devi­en­nent avec le temps de sur­prenantes, et par­fois, mon­strueuses, simil­i­tudes.

Nous sommes au 12ème siè­cle,  et aujourd’hui, les temps s’entrecroisent, réson­nent, se per­cu­tent dans la dis­tance et les anamor­phoses d’une human­ité vio­lente, cré­d­ule et en quête de ce bon­heur qui prend sou­vent nom de plaisir.

L’érotisme dans  le roman de Gérard Adam tient une place fon­da­men­tale, presque une posi­tion morale qui sous-tend la péré­gri­na­tion des per­son­nages dans un univers où la spir­i­tu­al­ité émerge puis se fos­silise dans des rites vio­lents…

Deux femmes, que tout sem­ble éloign­er (orig­ine, statut, expéri­ence des pul­sions et des médi­ta­tions), une novice dans un monastère et une enfant naturelle, Soyindâ, tour­men­tée, han­tée, dev­enue danseuse pour débauchés péré­gri­nent vers le Mont Xin. Soyindâ va se retir­er du monde mais avant, elle désire saluer le vieux Maître du Mont Xîn. Là où des amants philosophes ont con­stru­it un lieu, un rite, une philoso­phie fondée sur l’érotisme, comme voie royale vers le sub­lime.

Dans ce roman aux afflu­ents de divers­es sources (philoso­phie, anthro­polo­gie, spir­i­tu­al­ité, éro­tisme, déliques­cence du religieux, …) con­ver­gent égale­ment des épisodes qui illu­mi­nent la tra­jec­toire des per­son­nages : la révéla­tion de l’adoubement par l’autre dans le désar­roi d’un monde éper­du de vio­lence. Cet autre qu’il ne s’agit pas d’enfermer dans une rela­tion de fas­ci­na­tion. L’irradiation des lumières de l’esprit grâce à la con­fronta­tion aux « trous noirs » de la vie tend les per­son­nages tout au long du réc­it.

Lors d’un con­ver­sa­tion avec l’auteur à pro­pos de son goût pour les romans bras­sant large et pro­fond autant que pour les inces­sants ressorts du réc­it que les enjeux de civil­i­sa­tion font sur­gir, Gérard Adam rap­pelle que ce n’est pas lui, man­i­feste­ment, qui con­duit l’œuvre quand elle est mise en route mais bien le réc­it qui l’entraîne dans une pre­mière écri­t­ure presque « automa­tique », puis vient le temps des coupes, des remaniements et les réglages s’opèrent. Sor­tir de ce long chem­ine­ment n’est pas une opéra­tion de tout repos, souligne-t-il. Il s’agit de faire lente­ment le deuil de ces archipels nar­rat­ifs, noués, élec­triques, qui con­sti­tu­aient pen­dant plusieurs mois ou années, un con­ti­nent intime avant que de rejoin­dre sa des­ti­na­tion naturelle, le pub­lic.

Daniel Simon

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