Le grand lapin bleu

Carl NORAC (auteur) et Gaya WISNIEWSKI (illus­tra­trice), Ma plus belle ombre, MeMo, 2022, 64 p., 18 €, ISBN : 9782352895176

norac et wisniewski ma plus belle ombreSi Yves Klein – qu’elle évoque dans une cita­tion – l’a essen­tial­isé, Gaya Wis­niews­ki, elle, le sub­lime. Un album tout de bleu, choix auda­cieux, résul­tat plein-les-yeux. Chaque page de Ma plus belle ombre touche l’âme tant les illus­tra­tions que l’on y décou­vre s’imposent par leur beauté trem­pée, leur poésie aquarelle. Entre les dessins et les mots, il n’y a qu’un petit bond à faire dans ce livre car l’un des deux héros du texte de Carl Norac n’est autre qu’un lapin, « poème de pro­fes­sion, partout et nulle part, ça rap­porte peu, par­fois des ennuis, mais chaque gris ou bleu, [il] invente une musique qui n’est jamais la même ».

Cet her­bi­vore géant arrive quand on s’y attend moins. Il peut appa­raître der­rière la nar­ra­trice lorsqu’elle s’assied à sa table de dessin et l’observer dans un silence recueil­li, comme s’il était « sa plus belle ombre ». Puis il s’en va, sans mot dire. Il peut aus­si partager une tasse de thé fumante, apporter des pas per­dus ramassés sur la plage, rebondir tel un bal­lon, s’enquérir des vagues et des oiseaux, s’exprimer par mots-énigmes, et bien sou­vent laiss­er tran­quille. Dans son univers, il entend rire les carottes aus­si sûre­ment qu’il joue du vélo lors de con­certs-prom­e­nades. Ses péchés mignons ? Déguster des mer­veilleux « pour le goût et pour le nom », et lancer des défis d’un « chiche ! » amusé. Un jour, il pro­pose d’ailleurs une aven­ture à la dessi­na­trice : « On se donne ren­dez-vous à cette heure-ci, à un arrêt de tram que tu devras devin­er, Grand Chiche ? » Com­ment résis­ter à une telle invi­ta­tion ?

Dans Ma plus belle ombre, Norac matéri­alise le poème d’une plume amusée. Son per­son­nage, tour à tour curieux, atten­dris­sant et agaçant, mais tou­jours libre, incar­ne avec sin­gu­lar­ité ce genre lit­téraire qui com­porte intrin­sèque­ment une part d’insaisissable. Sou­ple et inac­ces­si­ble, il tient par­fois à dis­tance alors que le secret est peut-être tout sim­ple­ment de le laiss­er approcher… Wis­niews­ki, par ses traits, ajoute toute la douceur vibrante dont cette « ombre » a besoin et réalise de déli­cates pages-tableaux. Impos­si­ble de ne pas imag­in­er que, avant de se met­tre à la matéri­alis­er, elle a dû, comme leur héroïne, s’asseoir un soir à son bureau et se dire : « Cette ombre, elle est belle. […] À la mai­son, cette nuit, je vais essay­er de la dessin­er en bleu. » Et quelle poésie dans ce geste…

Samia Ham­ma­mi

Plus d’information