La fine pointe du ressenti

Olivier NORIA, Rendre grâce, Taillis pré, 2022, 90 p., 14 €, ISBN : 9782874501999

Tôt ou tard, tout reflet se blesse
À ce qui n’est pas clarté

noria rendre graceLe Taillis Pré ouvre la voie à un nouveau poète, en nous donnant à découvrir le premier livre d’Olivier Noria. L’auteur y apparaît pluridisciplinaire : musicien et poète d’après sa notice biographique, plasticien d’après le frontispice orangé, océanique et discret, qui prélude au texte.

Né à Bruxelles en 1980, Olivier Noria est musicien et poète. Indissociable de son inspiration, sa vie se conjugue au fil des rencontres, au pas à pas, de lieux en lien. Il partage son art sous la forme de concerts et d’accompagnements dédiés. Rendre Grâce est son premier recueil publié.

La poésie proposée dans Rendre Grâce est à situer du côté d’une poésie sensorielle, à la fois terrienne et spirituelle, dont l’essentiel semble s’articuler à la figure du lien. Tantôt écoute, tantôt main tendue, le lien que cultive le poète avec le monde et les autres a volonté de transcender l’organique et le symbolique, de l’humus aux étoiles infranchissables. Ainsi annonce le poème choisi pour quatrième de couverture :

Nous ne pouvons véritablement aimer qu’en lien 

Nous ne pouvons nous reconnaître
que dans la certitude d’être veillés, bordés
par la profondeur insondable d’un ciel constellé 

Nous ne sommes pas seuls
Nous sommes unis — et la solitude nous révèle

Ces lignes, à l’image de beaucoup d’autres dans le recueil, se distinguent par leur tournure aphoristique et réflexive. De cet effort de méditation émane une poésie que l’on serait tenté d’appeler pensante. Avec prudence cependant, sans oublier la part essentielle d’un verbe qui nous rappelle à chaque instant le rapport profond, immédiat, entretenu avec le cœur du monde et le fil de la sensation.

il y a, en amont
sur la fine pointe du ressenti 

un son continu, un ruissellement tranquille
à la fois proche et lointain 

doux balancement
neuf, — comme à l’aube du premier âge

Les textes d’Olivier Noria sont autant d’impressions du réel auquel nous invite sa poésie. Un réel diaphane et subtil, sans temps, sans distance, où la notion de mouvement s’en voit réduite à celle de flux. En un mot : une médiation puissante et discrète, aménagée, de page en page, de touches délicates et choisies. La formule en est lumineuse, et la solennité du propos appelle, à l’image du propos lui-même, à relire et mûrir des fragments dont la profondeur se révèle en dialogue avec le lecteur.

Pas un moment sans que le cœur
ne batte la mesure 

Pas un moment sans que l’air
ne vienne à manquer

Le principe actif de cet ensemble, quelquefois le plus silencieux, est peut-être la raison d’être de toute poésie : l’expression d’un amour profond. Tantôt envers le spectacle du monde, tantôt adressé à un tu fugace, dont on peine à deviner le visage. Un tu qui a pour point commun avec le spectacle du monde de n’exister ici qu’à travers l’expression de cet amour. Un tu qui pourrait être l’Autre avec un grand A, celui sans qui aucune parole, aucune idée, aucune poésie ne sont faites pour exister.

Par vos yeux, j’écoute
Par vos pores, je m’exprime 

Ce qui en vous me dessine
Devient ce — qui — vous voyez

Olivier Noria a su trouver la langue dont il avait besoin pour accompagner ses promenades et pensées auxquelles un livre donne aujourd’hui le jour. Offertes aux quatre vents, jetant devant elles de nombreuses pistes, celles-ci semblent chercher en toutes directions une issue à leur besoin d’universalisme. Quelques constellations isotopiques, parfois de forme ou de ton, rendent visible la naissance d’un style intelligent et discret. L’on espère voir ce fil, ténu et fécond, se dérouler encore avec la même fortune, désormais que les grandes lignes en sont données.

Antoine Labye

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