Langue éblouie, vecteur de résistance…

Un coup de cœur du Car­net

Lisa DEBAUCHE, La nuit est encore debout c’est pour ça que je ne dors pas, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2023, 150 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–473‑9  

debauche la nuit est toujours debout c'est pour ça que je ne dors pasLe poème veut la vie. Il ne renonce pas.

Tel pour­rait être l’acte de foi de Lisa Debauche sinon même son art poé­tique. Épouser au plus près la con­di­tion humaine, être l’instrument de mesure de ce qui en nous résiste envers et con­tre tout, déjouer l’indifférence, la super­fi­cial­ité, la vio­lence native, ouvrir mal­gré tout des portes per­me­t­tant à l’air de cir­culer, à l’être humain d’accueillir ses pos­si­bles, de ten­dre la main, telle est la fonc­tion du poème, vecteur de résis­tance.

J’ai réelle­ment ren­con­tré la poésie, je veux dire physique­ment, suite à un boule­verse­ment famil­ial. Au moment où tous mes repères s’ef­fondraient, j’ai cou­ru d’in­stinct vers la poésie. J’y ai trou­vé la vie ; brute, sauvage, indis­ci­plinée. J’y ai trou­vé le souf­fle que j’avais tou­jours traqué éper­du­ment, ce désir absolu d’in­ten­sité. Une langue des sen­sa­tions qui dit autrement le réel mais ne cesse de l’étrein­dre. […].

Ce pre­mier recueil de Lisa Debauche, La nuit est encore debout c’est pour ça que je ne dors pas, est de ces livres qui vous captent immé­di­ate­ment et qu’on ne lâche pas avant d’en avoir ter­miné la lec­ture.  Et, celle-ci à son terme résonne encore et encore longtemps en vous. Dans une langue “brûlante comme la neige”, elle nous par­le d’une his­toire d’amour, de soli­tude, d’interrogation exis­ten­tielle, de la cat­a­stro­phe du monde et de l’être, de nos plus beaux élans suiv­is d’innombrables chutes, de la con­di­tion et de l’identité fémi­nine aujourd’hui, thèmes clas­siques certes. Il faut toute­fois bien com­pren­dre que ces thèmes clas­siques, parce qu’ils ont été sou­vent abor­dés, néces­si­tent une approche qui ne tolère aucun à peu près, qui réclame pro­fondeur et ful­gu­rance à tra­vers la leçon d’une expéri­ence réelle de la vie — ex periri, c’est-à-dire ayant tra­ver­sé les dan­gers. Ce défi, Lisa Debauche le sou­tient avec tal­ent et pro­bité. Son écri­t­ure à la fois sim­ple et per­son­nelle est tra­ver­sée par des ful­gu­rances, le ton en est juste et en même temps mus­clé : pas de faux-fuyants, pas de pos­es égo­cen­triques, pas d’intellectualisation et de général­i­sa­tions abu­sives qui con­duiraient le pro­pos thé­ma­tique et le style du poème au cœur de l’inauthentique et de la pacotille. Lisa Debauche empoigne son sujet et lui fait superbe­ment ren­dre gorge :

Je suis aux mots ; à leur tex­ture et à leur danse.
Je suis aux mots : avide­ment et dévêtue.
Car rien ne m’appartient plus
que les mots qui me con­ti­en­nent.
Car rien ne m’appartient autant
que le souf­fle en eux-mêmes.
Et tan­dis que je titube, que je trébuche,
que je bégaie,
et mal­gré que je m’élance, que je m’ivresse,
que je me brûle,
la terre tourne et moi avec elle.
La terre tourne autour du soleil.

Chez Lisa Debauche, la langue frappe juste, elle cogne même quelque­fois. Elle a des métaphores qui n’appartiennent qu’à elle : À l’abandon comme une vague ; le ciel se cou­vre d’amertume ; comme autant de ton­nerres tu te tiens face à moi ; la nuit tatouée d’amour et de lilas ; le jour aus­si qui point der­rière la colline comme un cheval sauvage … autant de relances dans le nar­ratif qui lui don­nent de la per­spec­tive et de la pro­fondeur. Et puis ce nar­ratif est tout sauf bavard, car Lisa Debauche procède par coupures, jux­ta­po­si­tions, hachures ryth­miques, pollini­sa­tions séman­tiques autant que par péri­odes explica­tives habituelles à la prose :

Tu as décidé.
De faire avec ton corps autre chose.
De faire avec ton corps. Le thym et le per­sil,
debout sur la com­mode.
En tra­vers de tes bras,
des larmes d’aubépine.
Quelqu’un entr­era,
réchauf­fer ta bouche.
La vir­gule en sus­pens
comme ton corps,
dérac­iné.
En tra­vers de la gorge,
un chardon trop ardent
te fait danser.
Et cette fenêtre à peine entrou­verte
laisse pour­tant pass­er
la rue de ton enfance
blessée.

Une vraie voix poé­tique est née avec Lisa Debauche et nous en atten­dons beau­coup. Car son sens de l’image et l’équilibre nerveux de son style tout autant que sa capac­ité à sub­limer la réal­ité pour y désign­er le point de fuite où com­mence l’aventure poé­tique véri­ta­ble sont indé­ni­ables :

Entre mes seins,
j’ai un papil­lon bleu
dess­iné au couteau,
à l’encre de la nuit
et au creux de mes hanch­es
— à toi qui me com­prends
c’est toute une forêt
qui s’ouvre sous la pluie.
 

Éric Brog­ni­et

Plus d’information

Un extrait 

 

Extrait pro­posé par les édi­tions mael­strÖm reEvo­lu­tion