« Take care, little Bastard »

Thymios FOUNTAS, Sauvez Bâtard, Arbre de Diane, 2023, 98 p., 14 €, ISBN : 9782930822297

fountas sauvez batardAu fond d’une ruelle, trois lais­sés-pour-compte, sortes d’archétypes aux couleurs beck­et­ti­ennes, sem­blent errer dans un monde futur­iste où règne le désar­roi, un monde où le ciel a dis­paru et se dis­loque en morceaux. Cafard, le « ramasse-miettes », Clébard, le « canidé colérique et kif­feur de pisse » et Clochard, le « sans-abri haut per­ché » tombent sur un cadavre. Cafard se retient d’en faire son repas. Clochard est en trip per­pétuel. Clébard, de nature agres­sive, mène le groupe. Ils net­toient les lieux pour accueil­lir un tri­bunal loufoque et Bâtard, leur coupable. Ce dernier avoue être « l’plus grand bâtard de l’univers faut bien qu’un gars soit bouc émet­teur de mis­ère », mais a‑t-il vrai­ment com­mis ce meurtre ? C’est alors qu’apparait Ekart, l’« amoureux en sueur », le mal­abar du quarti­er qui ne va pas tarder à tomber amoureux de Bâtard.

La pièce alterne les scènes qui se passent dans ce tri­bunal de rue et celles de la nuit précé­dente où l’on suit Bâtard et Ekart. Ce dernier sauve Bâtard des petites frappes qui lui cas­saient la gueule. Peu à peu, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Mais Ekart a du mal à assumer cet amour nais­sant qui bal­aie tous ses repères, au con­traire de Bâtard qui assume son charme et ses con­quêtes. Son aura est large. C’est un poète qui pose des mots. Mais son arro­gance pour­rait lui coûter cher. Ces allers-retours entre présent et flash­backs nous per­me­t­tent de remon­ter le cours de la soirée de la veille et de com­pren­dre d’où vient la faille. Le tim­ing pré­cis des didas­calies ren­force un côté « enquête » fausse­ment judi­ci­aire. À quoi rime ce procès sans queue ni tête ? Que reproche-t-on exacte­ment à Bâtard ? Quel rôle joue Ekart dans tout cela ? Parvien­dra-t-on à sauver Bâtard ?

Cette fable con­tem­po­raine sin­gulière, autant dans son style que dans l’histoire, s’inspire, très libre­ment, de Baal de Bertold Brecht. On y retrou­ve un jeune poète mau­dit qui comble son vide exis­ten­tiel par le sexe et la poésie, ain­si que le per­son­nage Ekart, son amant. Vio­lence, sexe, pul­sions ani­males côtoient ten­dresse, désir et amour roman­tique. Le champ de bataille fait face au ter­rain de jeu.

Avec Sauvez Bâtard, Thymios Foun­tas signe sa pre­mière pièce et pre­mière pub­li­ca­tion, aux édi­tions L’arbre de Diane. Cette mai­son d’édition indépen­dante scrute la lit­téra­ture sous toutes ses formes et explore ses con­nex­ions avec d’autres dis­ci­plines. La poésie insuf­fle tout le réc­it. La musique s’y infil­tre. L’absurde, parsemé d’humour, y règne en maitre. Lyrisme, triv­i­al­ité et argot cohab­itent. L’écriture est ciselée, cash. Les mots s’envolent, ric­ochent, chutent, créent des con­nex­ions inat­ten­dues. Un pre­mier texte totale­ment inclass­able d’un jeune auteur dra­ma­tique qui ouvre un nou­veau ter­ri­toire, assuré­ment à suiv­re.

Émi­lie Gäbele

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