Un moralisme d’humour

Olivi­er TERWAGNE, L’automne en juil­let : poèmes et impromp­tus, Tra­verse, coll. « Caram­bole », 2023, 14 €, ISBN : 978–2‑93078–345‑1

terwagne l'automne en juilletPar­tant de ces deux con­stats : le dérè­gle­ment des saisons et les nou­veaux rythmes sco­laires bous­cu­lent le monde des grandes vacances, l’auteur prof­ite de l’occasion pour se pos­er et faire le point. Le temps présent, le temps de l’Histoire (le plus sou­vent la petite) et le temps du bilan de vie (la bien nom­mée quar­an­taine) don­nent sa super­struc­ture à l’ouvrage. Ce recueil est égale­ment for­mé de trois « épisodes » : I. Préquel, II. Impromp­tus généra­tionnels et III. Séquelles. Ces trois titres riment. Les impromp­tus se présen­tent sous forme de textes en prose tan­dis que les épisodes I et III sont en vers libres. Trois fig­ures sont évo­quées : un nar­ra­teur prin­ci­pal, obser­va­teur et désori­en­té ; la fille de la rue l’orée du bois, bien ancrée entre son amour de l’art et celui de la nature ; la fille de l’ambassadeur, insoumise, cos­mopo­lite et nomade.

Trois clés per­me­t­tent de com­pren­dre le temps du réc­it : en lim­i­naire, une cita­tion tirée du Dic­tio­n­naire his­torique de la langue française, nous donne la déf­i­ni­tion chez les Étrusques, les Romains et les Grecs, d’après l’étymologie, du mot « automne », passé au 13ème siè­cle du latin « autum­nus » à l’ancien français. C’est un temps de coupure et de jonc­tion. Le nar­ra­teur est resté chez lui pen­dant les vacances d’été du mois de juil­let et du mois d’août : durant cette coupure du temps laborieux il a pu jouir du temps de l’otium, durant lequel on prof­ite du repos pour s’adon­ner à la médi­ta­tion, au loisir studieux qui élève l’âme. Cette péri­ode va don­ner lieu à une prise de con­science par le nar­ra­teur de ce qui le sépare de la société de ses sem­blables ; il don­nera à ses obser­va­tions une forme écrite. Le sen­ti­ment de la coupure éprou­vé par le nar­ra­teur à l’égard de ses con­tem­po­rains s’exprime sous l’irruption en plein été de l’automne et de sa mélan­col­ie. Le sen­ti­ment plus per­son­nel d’un bilan de milieu de vie, la quar­an­taine, est égale­ment exprimé par cette notion d’automne, qui intro­duit au cœur même de l’apogée de la vie sa tonal­ité douce-amère.

Le même sys­tème de patch­work en trip­tyque pré­vaut en ce qui con­cerne les thèmes de ces poèmes et impromp­tus. On notera d’abord la dimen­sion soci­ologique, révoltée, cri­tique  (pour les voix / qui n’ont pas voie / au chapitre annexe); la dimen­sion exis­ten­tielle (tes vies n’en finis­sent pas / de com­mencer / entre débuts tardifs / et décalage colère) ; la dimen­sion mémorielle (Saisir l’époque demeure une néces­sité). Olivi­er Ter­wagne fait ici œuvre de moral­iste.

Ils vécurent en har­monie avec eux-mêmes,
pleine­ment dévelop­pés per­son­nelle­ment
dans une rela­tion non tox­ique
jusqu’à la fin de leur prochaine décon­struc­tion
ils eurent beau­coup d’enfants flu­ides du genre

Alors que dans le Dic­tio­n­naire de Furetière (1690), le moral­iste était avant tout un penseur, dans le Dic­tio­n­naire de l’Académie, le moral­iste est d’abord défi­ni comme un écrivain  qui traite des mœurs. Le moral­iste peut alors se préoc­cu­per essen­tielle­ment de bien observ­er et pas seule­ment d’enseigner.  Il y a dans l’expressivité décousue d’Olivier Ter­wagne une ironie, un sens de l’humour, une can­deur (peut-être feinte?) ou au con­traire une obser­va­tion féroce de notre cul­ture faite de séries, de préquels. Le nar­ra­teur a tou­jours mal vécu, dit-il, les tran­si­tions : ce découpage en tranch­es de la réal­ité le plonge dans un malaise pal­pa­ble. Notre monde hyper occupé, hyper cap­i­tal­is­able et méphistophélique est ici féro­ce­ment car­i­caturé :

Assomp­tion. Le per­son­nage de la « Vierge Marie » m’a tou­jours intrigué. Com­ment appli­quer une exégèse per­ti­nente, valide à ce mys­tère dans la valse des homélies et des cer­cles her­méneu­tiques ? S’agit-il d’un déni du corps et de la sex­u­al­ité ? S’agit-il d’une remise en ques­tion rad­i­cale du rap­port à l’altérité que pré­sup­pose la rela­tion amoureuse aboutis­sant à la pro­créa­tion ? Est-ce précurseur de la ges­ta­tion pour autrui et de la non-néces­sité d’un homme (au sens biologique du terme) dans la con­cep­tion d’un enfant ? La ques­tion reste en sus­pen­sion.

Olivi­er Ter­wagne, on l’aura com­pris, sera tou­jours du côté insoumis de la vie, puisqu’il per­siste à met­tre un x à dieu et qu’il a tou­jours élu le mul­ti­ple au lieu de l’unité…

Éric Brog­ni­et

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