Michel DUCOBU, Seul & Seule, M.E.O., 2024, 140 p., 17 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0419‑1
À l’aube de ses septante-cinq ans, Frédéric cherche à donner du sens à cette période de bilan de vie qu’il traverse. Seul et solitaire, il prend conscience qu’il a mené une vie sans éclat où il n’a rien accompli d’exceptionnel. Il envisage les affres du temps qui passe avec une forme de résignation ponctuée de touches d’humour.
Comment évoquer la question du sexe au grand âge sans provoquer le sarcasme ? De quelque côté où l’on l’aborde, il aura piteuse allure. Pitié pour lui ! Peut-on encore sauver le soldat Pénis ? Perdu ou démobilisé, enfoui sous les cendres du désir, au fond d’une tranchée sèche parmi les reflets rouillés des douilles. […] Et pourtant, si l’on fouille… Il en subsiste partout, fossiles fervents qui s’efforcent de faire encore bonne cambrure. Et qui suscitent l’intérêt des chercheurs. Des campagnes même s’organisent. On affiche le long des routes des images édifiantes, des visages pleins d’espérance et des remèdes miraculeux. Ne perdons pas le contact avec le monde des actifs ! Tant que l’on vit, il y a de la semence et de la poudre à consommer.
En amour, Frédéric n’a jamais cherché les complications ou risqué l’usure du couple, il a préféré rester en retrait de l’autre pour s’en désencombrer. Il contacte néanmoins une agence pour rencontrer quelqu’un et c’est quand il se résigne à arrêter les frais après huit rencontres infructueuses que Marie lui tombe dessus avec le petit bonheur qui accompagne leur relation emplie de promesses. D’un côté, notre héros est un homme incapable d’exister pleinement car cela requiert une qualité de présence au monde qui lui fait défaut ; de l’autre côté, il y a cette femme charmée par le désespoir gai de son nouvel amoureux et envahie par le désir de sauver un être de sa prison intérieure.
Comme les deux morceaux d’une assiette cassée, les amoureux se complètement harmonieusement dans leurs blessures, chacun respectant le vide et la part impénétrable de l’autre. Ils sont tous deux arrivés à un âge où ils ne se sentent plus obligés d’être qui que ce soit pour les apparences, ils offrent alors à l’autre leur vérité et leurs failles sans fard, avec une authenticité qui leur confère profondeur et humanité (« ce grand empêtré me distrait et me plaît. Il ne sème pas de traces sur son passage. Il me laisse libre d’être émue. Je m’aime un peu mieux en l’aimant comme il est »).
Au fur et à mesure que nous avançons dans le Seul & Seule, nous suivons l’évolution de la relation de ce couple tardif, ponctuée par les défis que Frédéric se met en tête de relever avant d’aller ad patres. Michel Ducobu nous livre avec un style travaillé et fluide une histoire tendre où les dialogues spontanés révèlent une douce complicité entre deux êtres qui ont faim de vie et de folie, bien décidés à profiter de l’instant présent car le temps est désormais compté. Un récit délicat qui nous invite à nous rappeler à quel point la rencontre entre deux mondes intimes est précieuse, dans ce qu’elle a de fort et de fragile à la fois.
Séverine Radoux