D’un tableau à l’autre

Un coup de cœur du Car­net

Xavier HANOTTE, Un par­fum de braise, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2023, 144 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑87489–911‑9

hanotte un parfum de braiseDepuis Le couteau de Jen­u­fa (2008), Xavier Han­otte avait délais­sé les per­son­nages de ses pre­miers romans, tout comme il avait aban­don­né les réc­its à trame poli­cière, sans être pour autant des romans policiers. On assiste dans Un par­fum de braise au retour de Barthéle­my Dussert et de son monde. La con­stel­la­tion des per­son­nages a subi les con­séquences de la réor­gan­i­sa­tion des polices qu’a con­nue la Bel­gique et cer­tains sont par­tis ailleurs. Par con­tre, des pro­tag­o­nistes des pre­miers romans revi­en­nent ; mais le temps a fait son œuvre. (Notons cepen­dant qu’il n’est pas néces­saire d’avoir lu les romans antérieurs pour appréci­er par­faite­ment Un par­fum de braise.)

La rela­tion amoureuse nais­sante entre Barthéle­my et sa col­lègue Tri­en­t­je se pour­suit et s’approfondit, tou­jours tout en nuances et avec déli­catesse.

L’évocation de la vie per­son­nelle de Dussert n’est plus con­sacrée à ses déboires amoureux mais se cen­tre ici sur un aspect de la vie famil­iale avec ses par­ents, un tableau peint par son père. Tableau qui n’a aucun lien factuel avec l’intrigue pro­fes­sion­nelle, mais en représente un con­tre­point sym­bol­ique.

Du point de vue polici­er, le pré­texte sem­ble bénin. Rug­gero Dona­to, truand que l’inspecteur a con­tribué à arrêter, revient con­sul­ter de son plein gré le polici­er. Il lui mon­tre de bizarres blessures et accuse le pein­tre Pin­tens d’en être respon­s­able. Dussert va ten­ter de com­pren­dre et de per­suad­er le pein­tre de cess­er ses non encore prou­vées per­sé­cu­tions à l’égard de Dona­to. Le mys­tère cepen­dant s’épaissit et une inter­pré­ta­tion frôlant « les marges d’une cer­taine logique » s’insinue. Car, on s’en doute, chez Xavier Han­otte le réal­isme mag­ique est tou­jours présent. Ici, il ne s’agit pas de rac­cour­ci tem­porel comme dans les autres man­i­fes­ta­tions de l’irrationnel. Le phénomène est d’une autre nature et l’interprétation reste ouverte.

Xavier Han­otte pro­pose une dou­ble approche de l’étrangeté. Barthéle­my, un nar­ra­teur qui exprime ses inter­ro­ga­tions et ses doutes, man­i­feste sa per­plex­ité devant un cer­tain nom­bre de coïn­ci­dences, de faits du hasard ou de rap­pels sur­prenants du passé, qu’il prend pour autant de signes de quelque chose d’autre. Mais l’aspect le plus mar­qué de l’étrangeté n’est pas de cet ordre de la coïn­ci­dence et Dussert, sauf à la fin, passe à côté des signes qui lui per­me­t­traient de com­pren­dre. L’expression de l’étrange n’est pas de l’ordre de la sen­sa­tion. C’est une réflex­ion plus intel­lectuelle qui, même si elle fait appel à des élé­ments irra­tionnels, lui per­met de résoudre la sit­u­a­tion. En fait, le seul rac­cour­ci tem­porel est celui qu’il éprou­ve en aperce­vant Aline Duruf­fle dont il a été amoureux. Mais il n’a d’autre con­séquence que le rap­pel ému du passé.

Pour sig­ni­fi­er la vraie part d’étrange, l’auteur joue plutôt sur les annonces, ces phras­es ou ces élé­ments apparem­ment anodins qui doivent être pris au pied de la let­tre et qui plus sûre­ment que les coïn­ci­dences dessi­nent les con­tours du mys­tère. Ain­si, après le départ de Dona­to, Dussert se pen­chant à la fenêtre perçoit dans l’air un « par­fum de braise ». Plus sig­ni­fica­tive encore est la ren­con­tre avec le pein­tre. Celui-ci copie de mémoire un tableau, avec une belle maîtrise. Mais il pré­tend n’avoir pas la mémoire des noms et affu­ble donc Dona­to d’un prénom qui n’est pas le sien, mais qui désigne le moyen de ses pos­si­bles repré­sailles et ce qui sera la clé du mys­tère. Cette con­ver­sa­tion est truf­fée d’allusions codées de Pin­tens que Dussert ne com­prend pas. Rétro­spec­tive­ment, le lecteur voit que le pein­tre a dit la vérité et que ses pro­pos doivent être réin­ter­prétés. La réflex­ion de l’artiste sur la puis­sance de l’art et sur l’importance de la douleur sont ain­si pré­moni­toires de ce qui sera com­pris ultérieure­ment. D’autant plus lorsque Pin­tens affirme plus tard qu’il va « tra­vers­er la toile du tableau ». Dussert qui, à ce moment, ne maîtrise pas le dou­ble sens est face à deux inter­pré­ta­tions pos­si­bles : soit il « gard[e] les yeux en face des trous », soit il prend en compte « les cir­con­stances mal définies [qui] entouraient cette his­toire ».

Sphère privée et sphère pro­fes­sion­nelle s’interpénètrent étroite­ment par le biais de la pein­ture. Pin­tens, s’il est un restau­ra­teur habile de tableaux abîmés, devient aus­si un faus­saire. Mais comme le dit l’experte en restau­ra­tion qu’est Aline Duruf­fle, la fron­tière peut être ténue entre la restau­ra­tion et la copie, entre le vrai et le faux, entre la recréa­tion et le pla­giat. Ques­tion d’autant plus brûlante pour Dussert qu’il est con­fron­té à cette même inter­ro­ga­tion par rap­port à son père : celui-ci a fait une copie de Saint Mar­tin partageant son man­teau de Van Dyck, sans jamais avoir vu l’original. Com­ment faire la part de la copie et de la recréa­tion ?

Sub­tile­ment, les liens se tis­sent entre les deux « copieurs ». Dussert décou­vre l’original de Van Dyck dans une église et s’arrête sur un détail qui sem­ble être une mal­adresse de son père. Quit­tant cette église, il se rend dans une autre (« d’une église à l’autre ») où une altéra­tion, iden­tique mais volon­taire, du tableau restau­ré dévoile ce qui pour­rait expli­quer la sit­u­a­tion étrange. De copiste à faus­saire, la fron­tière est floue, peut-être s’agit-il juste d’une ques­tion d’intention. Et, par ailleurs, qu’en est-il de la trace de rouge à lèvres qu’une restau­ra­trice d’œuvres d’art fait sur la joue de son ancien amoureux et qu’il faut effac­er ?

La vision de l’original du tableau de Van Dyck est aus­si l’occasion pour le nar­ra­teur d’une  réflex­ion sur ses rela­tions avec son père et sur les sen­ti­ments que lui inspire la vision d’un tableau. « Pourquoi n’étais-je venu ici que main­tenant ? À présent que mon père avait dis­paru, il me sem­blait renouer avec lui à tra­vers l’absence, par le truche­ment d’une œuvre dont lui-même n’avait pu s’approcher autrement qu’en tâchant de la recréer ».

Dans les romans antérieurs, l’inspecteur anglophile par­tait sur les traces du poète Wil­fred Owen. Main­tenant il traduit un autre poète anglais, Kei­th Dou­glas, au des­tin fort proche de celui d’Owen. Dou­glas est mort au com­bat quelques jours après le débar­que­ment de Nor­mandie en 1944. Des liens se tis­sent, là sans aucune part faite au réal­isme mag­ique, entre passé et présent par le biais de la poésie. Régulière­ment des vers de Dou­glas vien­nent ponctuer des impres­sions vécues par Dussert : « Avec son habituel sens de l’à‑propos, Kei­th Dou­glas en prof­i­ta pour me souf­fler un com­men­taire d’ambiance ». C’est que « la poésie s’invite partout, jusque dans les ruines ». Cette ponc­tu­a­tion du présent par la poésie du passé con­tribue aus­si à installer une atmo­sphère d’étrangeté.

La nar­ra­tion procède lente­ment, s’attache à don­ner des détails —oblig­eant le lecteur à faire atten­tion à ceux qui seront plus tard sig­ni­fi­cat­ifs —, à créer une atmo­sphère. Des ellipses lais­sent des blancs et le réc­it s’accélère, d’autant plus per­cep­ti­ble que le roman est bref. Il y a encore des for­mules bien exprimées. Le ton, assumé par le nar­ra­teur Dussert, per­son­nage qui doute, est exempt de cynisme et de dis­crédits à pro­pos des autres, même si l’humour reste très présent.

Le romanci­er donne des clés de son roman à par­tir de la pein­ture. Un tableau fait « la part belle à un éton­nant jeu de per­spec­tive » ; de même, le pein­tre « avait placé ces pro­tag­o­nistes essen­tiels au point de fuite exact de sa per­spec­tive, faisant d’eux le cen­tre désaxé du tableau ». C’est bien ain­si qu’il faut lire le roman.

Gageons égale­ment que Kei­th Dou­glas jouera un rôle cen­tral dans les futurs romans de Xavier Han­otte.

Joseph Duhamel

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