Mon voisin chéri… vraiment ?

Frank ANDRIAT, Mortelle assem­blée de copro­priété, F dev­ille, 2023, 180 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782875990877

andriat mortelle assemblée de copropriétéComme chaque année, Jérôme se rend à l’assemblée générale de la copro­priété de son immeu­ble. Et comme chaque année, il aurait préféré rester au chaud chez lui, à dévor­er un livre – il est cri­tique lit­téraire – plutôt que de subir les rancœurs, récrim­i­na­tions, sar­casmes et coups bas de cer­tains copro­prié­taires. Cet exer­ci­ce est hélas oblig­a­toire. Et sans men­tir, d’un pro­fond ennui survient un cer­tain amuse­ment dû à quelques éner­gumènes tou­jours très remon­tés. Jérôme salue et dis­cute avec quelques sym­pa­thiques voisins : Youssef, l’un des mem­bres du con­seil de copro­priété qui se coupe tou­jours en qua­tre pour les autres et sait tout sur tout le monde ; Lise et Paul, un cou­ple dont la femme ne le laisse pas indif­férent ; un nou­veau pro­prié­taire qui lui tient la jambe… Les plus pénibles de l’assemblée se pla­cent au pre­mier rang, mais il manque leur roi, Mar­ius Van Eyck, un soli­taire qui en a poussé plus d’un à bout, locataires comme pro­prié­taires. Où est-il ? Cette absence est étrange et ne lui ressem­ble pas. Deux voisines, Mélanie Leclerc et Vin­ciane Mer­veille, s’en inquiè­tent. Il ne rat­erait ce ren­dez-vous annuel pour rien au monde. Que lui est-il arrivé ? Qu’importe, la séance est ouverte. Et mal­gré l’absence de Van Eyck, les débats s’enchaînent, au grand dam du nar­ra­teur.

Déblatér­er durant vingt min­utes pour savoir si les pro­prié­taires des rez-de-chaussée doivent par­ticiper aux frais d’électricité des ascenseurs ou si ceux des étages doivent pay­er leur écot pour l’entretien des jardins m’importe très peu ; savoir si Madame Simon a le droit de plac­er un store sur sa ter­rasse ou si Mon­sieur Zim­mer, qua­tre-vingt-trois ans, a l’autorisation de branch­er son aspi­ra­teur sur la prise des com­muns pour net­toy­er les car­pettes de sa Peu­geot élec­trique m’intéresse encore moins. Les quar­ante-deux points à l’ordre du jour (…) reflè­tent, avec une ter­ri­fi­ante clarté, les préoc­cu­pa­tions égoïstes de l’âme humaine. (…) Décou­vrir cha­cun des points qu’il nous fau­dra débat­tre me met dans un état pathé­tique qui frôle la sidéra­tion. 

À la retraite pour la plu­part, ces copro­prié­taires ont tout leur temps pour s’occuper de l’inutile. Sans Mar­ius Van Eyck, cette assem­blée générale est toute­fois moins folk­lorique, en demi-teinte. Heureuse­ment, on peut compter sur Maryse Klein, la radine de ser­vice, pour relever le niveau des débats. On approu­ve les comptes, on vote pour le nou­veau con­seil de copro­priété – seul Van Eyck n’est pas élu, per­son­ne ne s’en étonne –, on passe en revue les points de vivre ensem­ble : les crottes de chien dans la pelouse, la petite lin­gerie qui sèche au soleil et provoque des regards intéressés, les aboiements intem­pes­tifs d’un chi­huahua sur la per­ruche d’un voisin…

Jérôme com­mence à per­dre le fil des dis­cus­sions, papote avec ses voisins, leur fait des blagues, invente des his­toires, sème le doute auprès du nou­veau pro­prié­taire… Alors que l’assemblée s’achève – même une minute plus tôt que prévu – et que toutes et tous ren­trent chez eux soulagés que ce soit enfin ter­miné, une décou­verte macabre vient per­turber la fin de la journée. Jérôme, de son côté, décide de men­er l’enquête.

Le tableau de cette Mortelle assem­blée de copro­priété en fera sourire plus d’un et réveillera des sou­venirs chez celles et ceux qui ont vécu, ou vivent encore chaque année, pareille expéri­ence. Les broutilles, faux-sem­blants, guéguer­res de bas étage, bassess­es, ennui, cha­cun venant avec ses récrim­i­na­tions, sou­vent sans fonde­ments… tout sem­ble ter­ri­ble­ment véridique et révèle large­ment les âmes humaines. On sent le vécu de l’auteur ou du moins l’immersion, qui pré­cise mal­gré tout, si besoin en est, que les per­son­nages et sit­u­a­tions de ce réc­it sont pure­ment fic­tifs. Frank Andri­at, de même que son attachant nar­ra­teur, mène son réc­it de main de maître. Un roman noir 100% belge.

Émi­lie Gäbele

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