Espace urbain et innovations technologiques

Tyler REIGELUTH, L’intelligence des villes. Cri­tique d’une trans­parence sans fin, Météores, 2023, 144 p., 16 €, ISBN : 2960288726

reigeluth l'intelligence des villesDoc­teur en philoso­phie, maître de con­férences à l’Université catholique de Lille, Tyler Reige­luth ques­tionne les pro­jets de « villes intel­li­gentes », de « smart cities » qu’on nous impose de manière écras­ante à tra­vers le monde depuis les années 2000. Pub­lié aux Édi­tions Météores dont on soulign­era la force de la ligne édi­to­ri­ale, L’intelligence des villes. Cri­tique d’une trans­parence sans fin sonde les enjeux explicites et cachés, les fan­tasmes, la vision de l’urbanisation et du vivre ensem­ble que mobilise le « solu­tion­nisme tech­nologique » (Evge­ny Moro­zov), la ges­tion tech­nologique de l’espace urbain. Que recou­vre le mot d’ordre actuel d’une intel­li­gence arti­fi­cielle cen­sée  « sauver » les villes des impass­es écologiques, sociales qu’elles génèrent ?  

L’ubiquité con­tem­po­raine de l’intelligence nous force à nous inter­roger sur son sens : de quelle intel­li­gence s’agit-il, à quoi sert-elle et à qui sert-elle ? Et plus pré­cisé­ment, en quoi l’espace urbain est-il trans­for­mé par la qual­i­fi­ca­tion smart ?

Avec finesse, Tyler Reige­luth lance un chantier de réflex­ions sur ce tour­nant tech­no­logi­co-numérique mon­di­al qui touche les métrop­o­les les plus peu­plées, les plus finan­cia­risées, mobilise les écrits d’Henri Lefeb­vre, Gilbert Simon­don mais aus­si d’Italo Calvi­no, de JC Bal­lard afin de décon­stru­ire le mantra con­tem­po­rain d’une intel­li­gence des villes qui, s’imposant aux habi­tants, quadrillant leurs vies, les compte pour rien. La mise en évi­dence de con­nex­ions entre algo­rith­mi­sa­tion des villes présen­tées comme « smart », algo­rith­mi­sa­tion des com­porte­ments et con­trôle des pop­u­la­tions soumis­es à un panop­tique général­isé se noue à une pro­lon­ga­tion de l’analyse fou­cal­di­enne des dis­posi­tifs de sécu­rité, des straté­gies de nor­mal­i­sa­tion de la ville et des habi­tants.

Par­tant de R. U. R., une pièce de théâtre de Karel Capek dans laque­lle l’humain, plongé dans un univers automa­tisé, se retrou­ve obsolète, l’auteur rejoue la dialec­tique marx­iste entre tra­vail vivant et tra­vail mort en inter­ro­geant le risque inhérent à la pan-tech­nolo­gie numérique : la pro­duc­tion d’une intel­li­gence morte. Que l’imposition autori­taire de « villes intel­li­gentes », d’un monde automa­tisé ait pour visées de con­trôler les pop­u­la­tions, de quadriller l’espace, de ren­dre les habi­tants idiots, à la mer­ci d’objets tech­nologiques exter­nal­isant l’intelligence est un con­stat large­ment partagé. Que les « poubelles intel­li­gentes », les « comp­teurs, les radars intel­li­gents », etc soient des arte­facts mar­qués par une intel­li­gence morte, qu’ils fassent par­tie d’une vision man­agéri­ale de l’habiter et du vivre qui entend for­mater l’expérience vécue, les prax­is des citoyens, nom­bre d’acteurs de la société civile l’ont d’emblée perçu. La per­cep­tion et la con­tes­ta­tion ont par­fois pris la forme rad­i­cale d’une destruc­tion du mobili­er urbain. N’être pas suff­isam­ment renta­bles pour être soumis à la logique de l’intelligence arti­fi­cielle s’avère une chance inouïe (et non un déficit) pour les quartiers les plus pop­u­laires. On s’étonne que le slo­gan en appelant à une « ville 100% con­nec­tée et écologique » soit encore pris au sérieux alors que l’antinomie entre les adjec­tifs « con­nec­tée » et « écologique » est absolue.

« Dans chaque ville, mille villes cohab­itent. L’espace urbain de Brux­elles est le com­pro­mis insta­ble et dynamique de ces dif­férentes intel­li­gences. Il n’y aura jamais de ville intel­li­gente, que l’intelligence des villes ». Toute­fois, cette hétérogénéité des vis­ages d’un ter­ri­toire urbain pris dans la spi­rale délétère de l’expansion, de la spa­tio­phagie ne pour­ra être préservée que grâce aux actions et mobil­i­sa­tions de la société civile. Pas si nous lais­sons les coudées franch­es à un pou­voir poli­tique soumis aux multi­na­tionales, aux « experts ».  

Véronique Bergen