Penser l’intelligence artificielle

Paul JORION, L’avènement de la Sin­gu­lar­ité. L’humain ébran­lé par l’intelligence arti­fi­cielle, Textuel, coll. « Petite antholo­gie cri­tique », 2024, 125 p., 14,90 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 9782386290008 

jorion l'avenement de la singularitéAnthro­po­logue, écon­o­miste, chercheur et développeur en intel­li­gence arti­fi­cielle,  auteur de nom­breux ouvrages (La crise du  cap­i­tal­isme améri­cain, La guerre civile numérique, Se débar­rass­er du cap­i­tal­isme est une ques­tion de survie, Com­ment sauver le genre humain ? avec Vin­cent Bur­nand-Galpin, À quoi bon penser à l’heure du grand col­lapse ?, Le cap­i­tal­isme à l’agonie, Quelques con­sid­éra­tions rel­a­tives au phénomène « pro­vo »), Paul Jori­on inter­roge en tant que penseur et arti­san de la révo­lu­tion tech­nologique les enjeux, les con­séquences, les dan­gers, les promess­es de l’IA. La thèse qu’il développe nous dit que le point de bas­cule a eu lieu le 14 mars 2023, non pas le jour du dépasse­ment de la Terre, mais la date à laque­lle le mod­èle de lan­gage mul­ti­modal, le Chat-GPT4, a signé l’avènement de la Sin­gu­lar­ité.

Employée dans les champs des math­é­ma­tiques, de la physique, de la tech­nolo­gie, de la futur­olo­gie aus­si, la notion de Sin­gu­lar­ité désigne un point étrange, imprévis­i­ble, où tout bifurque, por­teur de résul­tats improb­a­bles. Alors que jusqu’ici l’humain avait pro­gram­mé des machines qu’il con­trôlait dès lors qu’il instru­i­sait leur développe­ment tech­nologique, le Chat-GPT4 change en pro­fondeur les règles du jeu parce que désor­mais l’IA est apte à se pro­gram­mer elle-même. Qu’advient-il du démi­urge (humain) lorsqu’il est dépassé par sa pro­pre créa­ture ? Que sig­ni­fie être « dépassé » par une entité machinique qui, se dévelop­pant elle-même, serait amenée à pren­dre des déci­sions, résoudre des prob­lèmes ?

Embras­sant les ques­tions épisté­mologiques, éthiques, mil­i­taires, théologiques, lin­guis­tiques qu’entraîne le Chat-GPT4, l’intelligence arti­fi­cielle pro­duite par la firme cal­i­forni­enne Ope­nAI, Paul Jori­on ouvre la boîte noire d’une machine acquérant, par ses puis­sances infinies, un statut proche du divin. Dan­ger suprême d’un homme aug­men­té qui bas­culerait dans une human­ité dimin­uée, obsolète, régie par l’IA capa­ble d’anéantir l’espèce humaine ? Espoir d’une alliance riche de promess­es entre l’IA et l’humanité, les formes de vie non-humaines ? Muta­tions de ce qu’on appelle pen­sée, modal­ité d’être au monde ? Com­ment accueil­lir cette Sin­gu­lar­ité, dia­loguer avec l’IA, tir­er prof­it des per­for­mances d’une machine qui pour­rait faire val­oir ses droits, être recon­nue comme douée de con­science ? Com­ment se pré­mu­nir con­tre l’effet Golem d’un dis­posi­tif qui se dicte à lui-même ses règles, dont la crois­sance tech­nologique dev­enue incon­trôlable risque de mod­i­fi­er de fond en comble la civil­i­sa­tion humaine, la Terre, les formes du vivant ?

« Aucun doute n’est pos­si­ble cepen­dant : en arrière-plan de l’impact des LLM [Large Lan­guage Mod­els, « grands mod­èles de lan­gage] sur la vie quo­ti­di­enne, une autre crise se des­sine, une crise anthro­pologique por­tant sur la représen­ta­tion de l’humain par lui-même ». Cette rup­ture épisté­mologique entraîn­erait une qua­trième « blessure nar­cis­sique », une qua­trième désil­lu­sion mor­ti­fi­ant l’orgueil de l’humain après ce que Freud appelle les trois décou­vertes sci­en­tifiques minant l’anthropocentrisme, à savoir l’héliocentrisme de Galilée, la théorie de l’évolution de Dar­win et la décou­verte de l’inconscient par le père de la psy­ch­analyse.

Cepen­dant, dans l’odyssée de l’esprit se pen­sant lui-même, sous l’angle hégélien de la dynamique non appar­ente, opaque de la ruse de la Rai­son, la pro­duc­tion de la Sin­gu­lar­ité tech­nologique signe le titre de gloire de l’espèce humaine, con­clut Paul Jori­on qui, dans sa coda finale, con­voque Isaac Asi­mov, sans partager son pes­simisme. « En fait, j’ai le sen­ti­ment que nous faisons un boulot à ce point médiocre pour préserv­er la Terre et ses formes de vie que je ne peux m’empêcher de penser que plus vite nous serons rem­placés, mieux ce sera pour toutes les formes de vie » (Asi­mov). 

Véronique Bergen