Kate MILIE, Femme vue de dos, 180° éditions, 2024, 167 p., 18 €, ISBN : 978–2‑9407–2141‑2
« Un éditeur m’a proposé d’écrire un livre sur la condition des femmes à la fin du XIXe siècle. » La voix, au téléphone, chaleureuse, parle de liberté dans le traitement ; Kate Milie, dans un souffle, portée par un élan, s’entend acquiescer. Pourtant, les délais de remise sont courts, le refus possible, la rémunération passée sous silence. Mais, le soir même, une possibilité d’investir un studio en sous-location, dans le bas de Montmartre, se présente. Synchronicité jungienne et signe du destin ? Voilà notre autrice en route vers Paris, la Belle Époque et l’aventure.
La première partie de Femme vue de dos, gouleyante et pétillante à souhait, navigue entre making-of et docu-fiction. Kate Milie, l’autrice, invite son lecteur à la suivre depuis la naissance de son projet jusqu’à sa réalisation, en passant par des péripéties réelles, des rencontres, des interrogations et des doutes. Elle se balade avec un carnet et un crayon, elle écoute, elle visite, glisse du Paris moderne au Paris révolu, s’extasiant devant les vestiges intacts (le Moulin rouge) ou ressuscitant les évanouis (le Chat noir) à coup de documentation et d’imagination.
Tout n’est pas rose pour notre autrice en maraude, le temps lui est compté, elle se blesse à un genou, elle guette vainement le point de focalisation qui animerait l’entreprise. Soudain, le musée d’Orsay, le temple des impressionnistes, et un face à face décisif :
J’examine avec soin la flamboyante chevelure coiffée en chignon dans le bas de la nuque, le dos recouvert d’une douce lumière bleutée, le bas du corps délicatement enserré dans des draps bleus éparpillés sur le sol. La jeune femme est fine, son ossature est frêle.
Une femme vue de dos ? Rousse, ou La toilette, un tableau d’Henri de Toulouse-Lautrec, livre une « merveilleuse porte d’entrée pour le livre ». Le mystère féminin et un homme qui s’y est tant et tant confronté. Lautrec, le génie jalousé par Degas et admiré par Picasso, une silhouette contrefaite faufilée au cœur de la Butte, dans un essaim de chanteuses, danseuses, blanchisseuses, prostituées et autres diseuses.
La suite ? Une enquête ! Kate Milie chasse le modèle de l’artiste, ou son fantôme, ses avatars, des musées aux vignes de Montmartre. Et la danse enivrée de nous entraîner au côté de la Goulue ou du Désossé, vers le Rat mort, la place du Tertre et la longue rue Caulaincourt, entre french cancan et guinguettes, maisons closes et blanchisseries. Des tableaux s’esquissent, dans une langue limpide où perlent des saillies sophistiquées ou enflammées :
Le musée m’éclate en plein cœur. En mode vibratoire (…) Le lieu explose dans mes veines.
Des fragments de romans et de destinées s’insinuent ; les suspectes défilent, Odile, Odette, Camille, Jane Avril, Lucile… Suzanne Valadon, le modèle devenu peintre, pourrait même incurver le projet :
Une beauté sauvage, sûre d’elle. Tout en Suzanne, qui oscilla entre misère, vie de bohème, embûches, passion, création, respire énergie et vitalité.
Jusqu’à ce que… Pentecôte ! Chemin de Damas ! Mais ne déflorons pas le suspense.
L’autrice, à bien observer sa bibliographie (une douzaine de titres), possède de la suite dans les idées : Une Belle Époque, L’assassin aime l’Art déco, Le mystère Spilliaert (« coup de cœur du Carnet » en 2021 !), Émile Verhaeren… Ses prédilections temporelles sont claires, comme ses aspirations littéraires (le polar, le patrimoine) ou son attachement aux éditions 180°, qui la publient pour la sixième fois, depuis la Suisse à présent, une émigration qui laisse songeur, tant l’enseigne rimait avec Bruxelles.
Avec Femme vue de dos, Kate Milie nous offre un beau voyage spatio-temporel mais davantage encore : l’évasion onirique s’arcboute à une mise en abyme, percutante, de la condition féminine. Puissent les générations d’aujourd’hui s’en convaincre : elles ont l’occasion et donc le devoir de rattraper les rêves impossibles des maltraitées d’hier.
Philippe Remy-Wilkin